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- Un recul qui ramène l’industrie au niveau de 2013
- Des milliards largement absorbés par les infrastructures numériques
- Des filières aux trajectoires radicalement opposées
- Des projets vitrines qui ne renversent pas la tendance
- Le tissu des PME fragilisé en profondeur
- Un arbitrage qui engage l’Europe autant que la France
La France n’a jamais autant attiré d’annonces d’investissements industriels. L’année 2025 a vu défiler 125 milliards d’euros de promesses d’implantation, un niveau historique salué à chaque sommet ministériel. Le dernier exercice Choose France, au printemps 2026, a confirmé cette dynamique avec 40,8 milliards d’euros supplémentaires fléchés vers 53 nouveaux projets, selon la Direction générale des entreprises.
Le contraste avec la réalité du terrain est pourtant saisissant. Le cabinet Trendeo a recensé en 2025 un solde négatif de 63 usines en France, soit davantage de fermetures que d’ouvertures de sites industriels. Ce niveau, le pire depuis 2013, interroge la solidité d’une réindustrialisation portée par les annonces mais confrontée à l’épreuve des faits. Comment un pays qui capte autant de capitaux peut-il perdre simultanément autant de capacités productives ?
Un recul qui ramène l’industrie au niveau de 2013
Le baromètre Trendeo mesure chaque année le nombre d’ouvertures et de fermetures de sites industriels sur le territoire. Après un pic historique en 2021-2022, porté par les plans de relance post-Covid et l’élan de souveraineté, la courbe s’est brutalement inversée fin 2024. Le solde net est passé de +88 en 2024 à un simple +1 l’année suivante, avec 245 ouvertures contre 244 fermetures, avant de basculer à -63 sur l’ensemble de 2025.
Toutes les catégories d’entreprises sont touchées. Les 51 000 emplois industriels créés sur l’année ne compensent pas la perte de capacités installées, car un emploi dans un data center et un emploi dans une usine de composants ne produisent pas les mêmes effets d’entraînement sur le tissu économique local. Le premier mobilise des capitaux intensifs pour peu de postes, le second irrigue un réseau de sous-traitants, de services et de formations.
BpifranceTransmission d’entreprise : pourquoi Bercy lance Objectif Reprises avant le pic démographiqueLa CPME rappelle que les entreprises qui produisent en France supportent près de 130 milliards d’euros de charges supplémentaires par an par rapport à la moyenne européenne. Ce handicap structurel, lié aux cotisations sociales, à la fiscalité de production et au poids réglementaire, ne se résorbe pas avec des subventions ponctuelles.
Des milliards largement absorbés par les infrastructures numériques
Le chiffre de 125 milliards d’euros d’investissements mérite d’être décomposé. Sur cette enveloppe record, les data centers captent à eux seuls 67 milliards d’euros, soit plus de la moitié du total. Ces infrastructures, certes stratégiques pour la souveraineté numérique, génèrent peu d’emplois industriels rapportés aux capitaux engagés et ne participent pas à la reconstitution du savoir-faire manufacturier.
Le sommet Choose France 2026 illustre la même tendance. Sur les 40,8 milliards annoncés, trois investissements liés à l’intelligence artificielle totalisent 20,8 milliards, dont celui de Brookfield dans les infrastructures IA et les deux projets de Digital Realty représentant 2,3 milliards. L’industrie de transformation au sens classique ne capte qu’une fraction de ces flux, alors que c’est elle qui structure les bassins d’emploi.
Des filières aux trajectoires radicalement opposées
Le bilan Trendeo met en lumière ce que ses auteurs appellent « deux Frances industrielles », dont les dynamiques n’ont plus grand-chose en commun depuis 2023. Les écarts entre secteurs se creusent et dessinent une carte productive de plus en plus fragmentée.
- L’aéronautique et la défense continuent de tirer la croissance industrielle, portées par les carnets de commandes d’Airbus et les budgets militaires en hausse, avec l’Occitanie comme principal territoire bénéficiaire ;
- Le traitement des déchets et l’économie circulaire profitent du cadre réglementaire européen, qui impose de nouvelles capacités de tri et de recyclage sur le sol national ;
- Le secteur de l’énergie reste créateur net de sites, notamment autour des installations liées aux nouvelles contraintes carbone aux frontières européennes ;
- L’agroalimentaire et la chimie n’ont jamais retrouvé leur dynamique, même pendant la période favorable de 2021-2022, et accumulent les fermetures sans perspective de retournement à court terme.
Seules deux régions affichent un solde positif en 2025 : la PACA, portée par la reconversion du site de Fos-sur-Mer vers les énergies durables, avec +3 sites nets, et l’Occitanie, adossée à la filière spatiale et aéronautique, avec +4.
Des projets vitrines qui ne renversent pas la tendance
Les inaugurations de grande ampleur ne manquent pourtant pas. La gigafactory Verkor, mise en service fin 2025 près de Dunkerque, déploie 100 000 m² de capacité de production de batteries et prévoit 1 200 emplois directs pour fournir les véhicules électriques de Renault. Le groupe Fournier met en route une première tranche de sa nouvelle usine de meubles avec 200 recrutements, et le suédois Evroc a annoncé jusqu’à 4 milliards d’euros pour une usine d’IA à Sophia Antipolis.
La réindustrialisation prend autant de temps que la désindustrialisation. Pendant vingt ans, jusqu’en 2008, nous avons réduit l’industrie française quasiment de moitié, accentuant un processus déjà amorcé dans les années 1970-1980.
Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, entretien au JDD, mai 2026
Bpifrance a mobilisé 7,95 milliards d’euros en 2025 pour accompagner 12 100 entreprises industrielles, un effort conséquent mais qui ne parvient pas, à lui seul, à enrayer le mouvement. Le Plan France 2030, doté de 54 milliards, continue de financer la décarbonation et les relocalisations pharmaceutiques, mais les effets sur le solde net d’usines tardent à se matérialiser.
Le tissu des PME fragilisé en profondeur
Les PME constituent le socle du maillage industriel français, mais ce sont elles qui subissent le plus durement le retournement. Le cabinet Trendeo relève une chute des ouvertures de sites chez les petites et moyennes structures bien plus prononcée que chez les grands groupes, qui disposent de leviers de négociation et d’accès au financement sans commune mesure. Les tensions de trésorerie liées aux délais de paiement aggravent encore la situation des plus petits acteurs.
L’accès aux matières premières à des conditions compétitives reste un point de friction majeur. Les PME, moins en capacité de sécuriser des contrats d’approvisionnement à long terme, se retrouvent exposées à des fluctuations de prix qui rognent des marges déjà étroites. Le coût de l’énergie, la pression réglementaire et la difficulté à recruter des profils techniques complètent un tableau qui pousse certains dirigeants à renoncer à investir sur le territoire.
Le problème n’est pas l’absence de projets emblématiques. Une gigafactory ou un campus d’IA concentrent des centaines de millions d’euros sur un site unique, tandis que le tissu industriel se défait par petites unités dispersées, moins visibles dans les comptes nationaux mais collectivement plus lourdes en emplois et en compétences perdues.
Un arbitrage qui engage l’Europe autant que la France
La question dépasse le périmètre national. L’Europe fait face à un choix entre deux modèles : celui d’une industrie de transformation concentrée sur quelques pôles d’excellence, et celui d’un tissu productif distribué sur les territoires, capable de maintenir emplois, compétences et résilience face aux crises d’approvisionnement. Le plan de relance allemand pour 2026 et l’effort commun de défense européen pourraient redynamiser l’activité sur le continent, à condition que les commandes irriguent effectivement les sous-traitants industriels.
IndustrieMécanisme d’ajustement carbone aux frontières : six mois après le coup d’envoi, l’épreuve opérationnelleLes Journées Choose France, prévues les 29, 30 et 31 mai, offrent aux entreprises ayant investi en France l’occasion d’ouvrir leurs portes au public. L’initiative traduit une volonté de rendre visible ce qui fonctionne, mais elle ne répond pas au décalage entre la vitesse des annonces et celle des mises en service. Un projet annoncé en 2025 ne créera ses premiers emplois qu’en 2028 ou 2029, et entre-temps le tissu existant continue de se contracter.
La réindustrialisation engage un horizon de vingt à trente ans, un tempo que ni les cycles budgétaires ni les calendriers électoraux ne sont calibrés pour soutenir. Les prochains trimestres diront si les 54 milliards du Plan France 2030 parviennent à stabiliser le socle industriel avant que la masse critique de compétences et de fournisseurs locaux ne soit plus suffisante pour accueillir les projets que les annonces promettent.

