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STMicroelectronics n’est pas un nom que le grand public croise chaque jour, pourtant ses puces équipent des milliards d’objets, de la voiture au smartphone. Le groupe franco-italien, coté à Paris et à Milan, vient de traverser une année 2025 difficile avant de redevenir l’un des paris favoris de la Bourse en 2026. Ce retournement de trajectoire intrigue autant qu’il inspire les dirigeants industriels.
Un fabricant de semi-conducteurs conçoit et produit les composants électroniques qui font fonctionner presque tous les appareils modernes : microcontrôleurs, puces analogiques, circuits de puissance. STMicroelectronics appartient au cercle restreint des acteurs dits intégrés, qui maîtrisent à la fois la conception et la fabrication dans leurs propres usines. Dans un marché mondial dominé par les géants asiatiques et américains, ce positionnement européen pèse lourd sur le terrain de la souveraineté technologique.
Le contraste entre la traversée du désert de 2025 et l’embellie boursière de 2026 soulève une question simple : comment un groupe sorti d’une année de repli est-il redevenu si vite une valeur recherchée ?
Une année 2025 sous forte pression
Les comptes 2025 ont laissé des traces : le chiffre d’affaires net est tombé à 11,8 milliards de dollars, en recul de 11,1 % sur un an. Le repli du marché automobile et de l’électronique industrielle, deux débouchés historiques du groupe, a directement pesé sur les volumes vendus. Cette contraction a mis fin à plusieurs années de croissance ininterrompue.
Pour encaisser le choc, la direction a lancé un plan d’économies visant entre 300 et 360 millions de dollars par an d’ici la fin 2027, par rapport à la base de coûts de 2024. Le sujet est sensible en France, où le groupe emploie environ 7 500 personnes en Isère, sur le site de production de Crolles et dans la recherche grenobloise. La perspective d’une réorganisation industrielle a immédiatement mobilisé les représentants du personnel.
La ligne rouge sociale du dirigeant
Face aux inquiétudes sur l’emploi, le directeur général Jean-Marc Chéry a tenu à fixer une limite claire à la restructuration. Interrogé notamment devant une commission sénatoriale, il a démenti les scénarios de suppressions massives évoqués dans la presse. Sa position engage la crédibilité sociale du groupe autant que sa trajectoire financière.
Il n’y aura ni fermeture d’usines, ni licenciement sec
Jean-Marc Chéry, directeur général de STMicroelectronics, devant une commission du Sénat en 2025
Cette promesse repose sur un pari : absorber la baisse par les départs naturels, la mobilité interne et l’optimisation des sites plutôt que par des coupes brutales. Elle traduit aussi une conviction stratégique, celle qu’un fabricant européen doit protéger sa base industrielle pour rester dans la course. La suite dépendra de la vitesse à laquelle la demande repartira.
Le pari des puces pour l’intelligence artificielle
Le vrai déclencheur du rebond porte une date : le 9 février 2026, STMicroelectronics a annoncé l’extension d’un partenariat pluriannuel de plusieurs milliards de dollars avec Amazon Web Services. Le groupe devient un fournisseur clé de composants avancés pour les centres de données et l’infrastructure d’intelligence artificielle du géant américain du cloud. Ce contrat fait basculer le récit boursier du groupe, longtemps cantonné à l’automobile.
Les ambitions chiffrées ont suivi : le groupe vise environ 500 millions de dollars de revenus liés aux centres de données en 2026, contre près de 350 millions un an plus tôt, avec un horizon d’un milliard de dollars d’ici la fin de la décennie. L’accord prévoit aussi l’attribution à Amazon de bons de souscription portant sur près de 24,8 millions d’actions, exerçables sur sept ans. Le marché a salué ce virage assumé vers l’infrastructure de l’IA.
La réaction en Bourse ne s’est pas fait attendre, avec un titre en hausse d’environ 21 % depuis le début de l’année 2026, propulsé en tête des paris de plusieurs analystes. Ce mouvement s’inscrit dans la même vague que celle qui porte les acteurs européens de l’électrification et du cloud, à l’image de la façon dont Schneider Electric capte la demande liée à l’IA. La dynamique du secteur dépasse largement le seul cas STMicroelectronics.
Les forces d’un modèle intégré
Le rebond boursier ne tient pas qu’à un contrat spectaculaire : il s’appuie sur des atouts structurels accumulés de longue date. Comprendre pourquoi le groupe résiste suppose de regarder son modèle industriel dans le détail. Plusieurs forces le distinguent de simples concepteurs sans usines.
- Un modèle intégré qui réunit conception et fabrication, avec des usines majeures à Crolles en France et à Agrate en Italie ;
- Une position de premier plan sur les microcontrôleurs, les puces analogiques et les circuits de puissance, briques indispensables de l’électronique embarquée ;
- Une avance reconnue sur le carbure de silicium, matériau clé des véhicules électriques et de la gestion de l’énergie ;
- Un ancrage européen qui en fait un pilier de la souveraineté technologique du continent.
Cette diversification protège le groupe contre le retournement d’un seul marché, comme l’a montré sa capacité à compenser une partie du trou d’air automobile. Elle lui donne aussi une carte à jouer dans la bataille industrielle que se livrent les grandes puissances autour des puces. Ce socle sert de rampe de lancement au virage vers l’IA.
Face à une concurrence mondiale
Le succès récent ne doit pas masquer l’intensité de la concurrence sur le marché des semi-conducteurs. Chaque grand acteur avance avec un terrain de jeu et des points forts distincts, que le tableau ci-dessous met en perspective. Cette comparaison éclaire la place singulière du groupe franco-italien.
| Acteur | Terrain de jeu principal | Atout distinctif |
|---|---|---|
| STMicroelectronics | Automobile, industrie, puissance | Modèle intégré et carbure de silicium |
| Infineon | Automobile et puissance | Leadership mondial sur les puces de puissance |
| NXP | Automobile et connectivité | Forte présence dans les systèmes embarqués |
| Texas Instruments | Analogique et industriel | Vaste catalogue et fortes capacités de production |
La bataille se joue désormais sur la capacité à suivre la vague de l’intelligence artificielle sans négliger les marchés historiques. STMicroelectronics doit prouver qu’il peut gagner sur les centres de données tout en accompagnant la reprise attendue de l’automobile. Cette double exigence résume tout le défi des prochains trimestres, dans un secteur où la souveraineté numérique européenne compte autant que la performance financière.
Un rebond encore à confirmer
Les objectifs affichés donnent la mesure de l’ambition : 18 milliards de dollars de chiffre d’affaires visés en 2028, puis 20 milliards en 2030. Ces cibles supposent à la fois un redémarrage franc de l’automobile et une montée en puissance rapide des revenus liés à l’IA. L’écart entre l’année de repli de 2025 et ces promesses laisse peu de place à l’erreur d’exécution.
Le cas STMicroelectronics illustre une réalité qui dépasse le seul semi-conducteur : la vague de l’intelligence artificielle redistribue les cartes industrielles, y compris pour des acteurs européens que l’on disait à la traîne. Cette histoire rejoint celle des investissements colossaux annoncés dans les centres de données dédiés à l’IA, qui redessinent la carte mondiale de la valeur. Reste à savoir quelles entreprises du continent sauront transformer cet appel d’air en position durable.

