Pasqal : les atomes neutres français à l’assaut du Nasdaq

Pasqal, pionnier français des atomes neutres, prépare son entrée sur le Nasdaq via une fusion valorisant l'entreprise autour de 2 milliards de dollars. Un pari pour convertir son avance scientifique en position industrielle.

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Il existe une poignée d’entreprises françaises capables de rivaliser avec les géants américains sur une technologie de rupture. Pasqal, née en 2019 dans le sillage de l’Institut d’optique, en fait partie. Sa spécialité, l’informatique quantique, désigne une manière radicalement nouvelle de calculer : là où un ordinateur classique traite l’information en bits valant 0 ou 1, la machine quantique exploite des états superposés pour explorer un nombre colossal de combinaisons en parallèle.

Longtemps cantonné aux laboratoires, ce domaine est devenu un terrain de compétition industrielle et géopolitique, au même titre que les semi-conducteurs ou l’intelligence artificielle. Les États y voient un levier de souveraineté, les investisseurs une promesse de rendement à long terme. Dans cette course, Pasqal a choisi une voie singulière et s’apprête à franchir une entrée sur les marchés boursiers américains.

Un champion scientifique français peut-il transformer son avance de laboratoire en leadership industriel durable ?

Un pari technologique à contre-courant

La force de Pasqal tient d’abord à un choix technique assumé. Quand IBM, Google ou Rigetti misent sur des qubits supraconducteurs refroidis à des températures extrêmes, et qu’IonQ ou Quantinuum exploitent des ions piégés, l’entreprise française manipule des atomes neutres. Elle piège des atomes de rubidium individuels à l’aide de faisceaux laser, une approche que ses fondateurs défendent comme la plus prometteuse pour passer à grande échelle.

Cette architecture présente un avantage concret souvent mis en avant par la société : une sobriété énergétique inhabituelle pour le secteur. Georges-Olivier Reymond aime rappeler que sa machine consomme l’équivalent de cinq sèche-cheveux, quand un supercalculateur classique réclame une centrale dédiée et un système de refroidissement massif. L’argument compte à l’heure où la consommation des centres de calcul devient un sujet de préoccupation majeur.

Sur le plan de la puissance, Pasqal a franchi le cap des 1 100 qubits physiques et noué un partenariat avec Nvidia pour intégrer sa technologie à l’écosystème logiciel du fabricant de puces. La trajectoire matérielle progresse, mais elle ne vaudra que si elle rencontre un modèle économique capable de la financer.

Une valorisation qui bascule dans une autre dimension

Le tournant est financier. Pasqal a bouclé un tour de table privé d’environ 170 millions d’euros et prépare une double opération qui doit porter le financement total au-delà de 340 millions d’euros. Le véhicule choisi est une fusion avec un SPAC, la structure cotée Bleichroeder Acquisition Corp II, qui valoriserait l’entreprise autour de 2 milliards de dollars et lui ouvrirait les portes du Nasdaq.

L’ambition dépasse la seule levée de fonds. Une cotation américaine offre une visibilité, une liquidité et un accès au capital que le marché européen peine encore à fournir aux acteurs les plus capitalistiques de la deeptech. Elle placerait Pasqal dans le cercle très restreint des pépites quantiques valorisées en milliards, aux côtés des américaines IonQ, Rigetti ou D-Wave, dans un mouvement qui rappelle la trajectoire boursière d’autres champions français de la deeptech.

Cette exposition a une contrepartie. Entrer en Bourse, c’est accepter la discipline des résultats trimestriels et la pression d’actionnaires qui attendent des jalons concrets, dans un domaine où les promesses se mesurent encore souvent en années de recherche.

Une concurrence mondiale qui se densifie

Sur la seule verticale des atomes neutres, Pasqal n’est plus seul, et la bataille se joue désormais entre plusieurs approches et plusieurs continents. Les principaux fronts de cette compétition se répartissent ainsi :

  • les qubits supraconducteurs d’IBM, de Google et de Rigetti, portés par des moyens de recherche considérables ;
  • les ions piégés d’IonQ et de Quantinuum, réputés pour leur grande fidélité de calcul ;
  • les atomes neutres du concurrent américain QuEra, issu de Harvard et du MIT, dont la machine Aquila est déjà accessible via le cloud d’Amazon ;
  • la montée en puissance d’Atom Computing, qui a franchi la barre des 1 000 qubits sur la même famille technologique.

Signe que le choix des atomes neutres gagne en crédibilité, Google Quantum AI a étendu sa feuille de route à cette approche au printemps 2026, en parallèle de ses processeurs supraconducteurs. La validation d’un tel acteur conforte la piste de Pasqal, mais elle attire aussi des rivaux aux poches bien plus profondes.

Les atouts d’un champion européen

Face à cette pression, la société avance plusieurs cartes maîtresses. Son ancrage scientifique est rare : parmi ses cofondateurs figure Alain Aspect, prix Nobel de physique 2022, aux côtés de chercheurs de premier plan issus de l’écosystème français de l’optique quantique. Cette caution académique nourrit une crédibilité que peu de concurrents peuvent revendiquer.

Pasqal cherche aussi à prouver très tôt l’utilité commerciale de sa technologie. L’entreprise a signé des accords de déploiement à l’international, dont un contrat avec le géant Aramco pour installer le premier ordinateur quantique d’Arabie saoudite, et multiplie les partenariats industriels. Son fondateur assume une ambition frontale.

Pasqal, en tant qu’entreprise française, a tous les atouts pour se démarquer et faire face aux grands américains.

Georges-Olivier Reymond, cofondateur et président de Pasqal, entretien à Big média (Bpifrance).

Ce que la trajectoire boursière va exiger

La cotation ouvre une nouvelle phase, plus exigeante. Le nerf de la guerre reste la correction d’erreurs : pour devenir vraiment utile, une machine quantique doit atteindre un niveau de fiabilité qui suppose encore des années de développement. Les capitaux levés doivent financer cette marche vers des calculateurs tolérants aux fautes, seul horizon capable de générer des revenus massifs.

La bascule vers un modèle industriel se lit déjà dans le positionnement de l’entreprise, qui veut vendre des machines et des services plutôt que de rester un objet de recherche. Cette montée en maturité s’inscrit dans le même récit que la réinvention de l’industrie des semi-conducteurs, où l’avance technologique ne suffit pas sans capacité à produire et à vendre à l’échelle mondiale.

Le quantique, prochaine ligne de fracture industrielle

Au fond, l’histoire de Pasqal dépasse le sort d’une seule entreprise. Elle interroge la capacité de l’Europe à conserver la maîtrise d’une technologie qui pourrait, demain, redéfinir des pans entiers de la chimie, de la finance ou de la logistique. Le risque n’est pas seulement de rater une innovation, mais de dépendre d’infrastructures de calcul détenues ailleurs, comme le montre déjà le débat sur les modèles d’IA porté par une autre licorne tricolore confrontée aux géants américains.

Les prochains trimestres diront si l’avance scientifique française se convertit en position industrielle solide ou si elle se dilue dans une compétition dominée par des moyens supérieurs. La réponse se jouera moins dans les laboratoires que dans la capacité de Pasqal à tenir, sous le regard des marchés, les promesses qu’il formule aujourd’hui.


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