Safran : comment le motoriste est devenu l’une des plus belles machines à cash du CAC 40

Résultats record, quasi-duopole sur le moyen-courrier et rachat d'Exail à 2,2 milliards d'euros : comment Safran s'est hissé parmi les meilleures performances du CAC 40, et ce qui peut prolonger la trajectoire.

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À 353,30 € en clôture le 3 juillet, l’action Safran valorise le groupe autour de 149 milliards d’euros, parmi les toutes premières capitalisations de la place de Paris. Le motoriste et équipementier, né en 2005 du rapprochement de Snecma et de la Sagem, propulse aujourd’hui près de la moitié de la flotte mondiale de moyen-courriers grâce aux moteurs CFM56 et LEAP, coproduits avec l’américain GE Aerospace.

Cette réussite ne doit rien au hasard : elle repose sur un modèle économique singulier, celui de la rente d’après-vente, que le rebond du trafic aérien a remis à pleine puissance depuis 2022. Que vous soyez investisseur, sous-traitant de la filière ou simple observateur de la cote, une question s’impose : comment ce modèle fonctionne-t-il, face à quelle concurrence, et jusqu’où cette trajectoire boursière peut-elle se prolonger ?

Un début d’année 2026 à pleine poussée

Les derniers résultats publiés donnent le ton. Au premier trimestre 2026, le chiffre d’affaires ajusté atteint 8,624 milliards d’euros, en hausse de 18,8 % sur un an, soit une progression organique de 23 %, d’après les chiffres détaillés par Le Journal de l’Aviation.

Le moteur LEAP tire l’ensemble : 520 unités livrées contre 319 un an plus tôt, une hausse de 63 % qui permet à la branche propulsion de croître de 33,1 %. Les ventes de pièces de rechange progressent de 29 % et les services de 43 %, signe que l’après-vente monte en régime encore plus vite que les livraisons de moteurs neufs.

Malgré les incertitudes actuelles liées au conflit au Moyen-Orient, les bons résultats enregistrés au premier trimestre, tant en aéronautique civile qu’en défense, nous donnent confiance pour atteindre le haut de notre fourchette d’objectifs cette année.

Olivier Andriès, directeur général de Safran, communiqué des résultats du premier trimestre 2026, le 23 avril 2026

La direction confirme dans le même document ses perspectives annuelles : une croissance du chiffre d’affaires comprise entre 12 % et 15 %, un résultat opérationnel courant attendu entre 6,1 et 6,2 milliards d’euros. Ces montants placent le groupe dans le peloton de tête de la rentabilité industrielle française, aux côtés des géants du luxe et de la pharmacie.

L’après-vente, la vraie machine à cash

Le secret de cette rentabilité ne se trouve pas dans la vente des moteurs neufs, souvent cédés à marge très faible pour équiper un maximum d’appareils. La valeur se construit ensuite, sur vingt à quarante ans de pièces de rechange et de maintenance facturées tout au long de la vie de chaque avion.

Avec des milliers de CFM56 encore en service et une flotte LEAP en pleine expansion, le groupe encaisse les revenus de la génération précédente tout en installant la suivante. La coentreprise CFM International, détenue à parts égales avec GE Aerospace depuis 1974, lui offre au passage une position de quasi-duopole sur le moyen-courrier, le segment le plus vendu du marché mondial.

Ce mécanisme explique la résistance du titre dans les phases de turbulence : même quand les livraisons d’avions neufs ralentissent, les flottes existantes continuent de voler et d’user leurs pièces. Les analystes parlent d’un modèle où chaque moteur vendu devient une annuité de long terme, indexée sur les heures de vol plutôt que sur les cycles économiques.

Face à Pratt & Whitney et Rolls-Royce, un rapport de force favorable

Le paysage concurrentiel se lit d’autant mieux qu’il se résume à trois grands motoristes occidentaux aux positionnements distincts, que le tableau suivant met en regard :

MotoristeProgramme pharePosition sur le moyen-courrier
CFM International (Safran et GE Aerospace)LEAPMotorise tous les Boeing 737 MAX et la majorité des Airbus A320neo
Pratt & Whitney (groupe RTX)GTFAlternative sur A320neo, pénalisé par des inspections moteurs coûteuses
Rolls-RoyceTrentCentré sur le long-courrier, absent du moyen-courrier

Cette photographie explique la solidité du champion français : son concurrent direct sur le segment le plus dynamique a passé les dernières années à gérer les déboires industriels de son moteur GTF, pendant que la famille LEAP franchissait les 500 livraisons trimestrielles pour le troisième trimestre d’affilée. Rien ne garantit toutefois que cet avantage dure éternellement, ce qui pousse le groupe à consolider ses autres points forts.

Des atouts qui verrouillent la trajectoire

Au-delà du duopole moteur, plusieurs fondamentaux soutiennent la visibilité exceptionnelle du carnet de commandes et rassurent les investisseurs de long terme :

  • un trafic aérien attendu en croissance de 3,6 % à 4 % par an jusqu’en 2044 selon les prévisions des avionneurs ;
  • un objectif de plus de 2 050 moteurs LEAP livrés en 2026, puis d’environ 2 600 à l’horizon 2028 ;
  • des prises de commandes de défense très dynamiques, portées par le réarmement européen ;
  • une prévision de cash-flow libre comprise entre 4,4 et 4,6 milliards d’euros pour l’exercice en cours ;
  • un leadership mondial reconnu dans la navigation inertielle aéronautique et terrestre.

Le volet défense prend une importance croissante dans cette équation, dans le sillage des budgets militaires européens qui alimentent aussi l’introduction en Bourse annoncée de KNDS. C’est précisément sur ce terrain que le motoriste prépare sa prochaine extension stratégique, cette fois vers la mer.

Exail, le pari à 2,2 milliards sur les drones navals

Le 26 juin, Safran et Exail Technologies ont annoncé l’ouverture de négociations exclusives sur la base de 128,50 € par action, valorisant la cible à un peu plus de 2,2 milliards d’euros, la plus grosse acquisition de l’histoire du groupe. L’opération passerait par le rachat du bloc de 43,9 % détenu par la famille Gorgé, suivi d’une offre publique obligatoire adressée aux actionnaires minoritaires au même prix.

Exail, avec ses 2 200 salariés et ses 479 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 28 %, s’est imposé dans les drones sous-marins, la lutte contre les mines et la navigation inertielle marine. Pour l’acquéreur, déjà maître de l’inertiel dans les airs et sur terre, l’opération ouvre le domaine maritime et sous-marin, deux segments dopés par le contexte géopolitique. Le cours de la cible a bondi de 20 % à l’annonce, signe que le marché croit à la logique industrielle du rapprochement.

Une performance boursière qui crée ses propres obligations

Sur la durée, le titre occupe une place à part : deuxième meilleure performance du CAC 40 sur trois ans, troisième sur cinq ans comme sur dix ans, seule valeur de l’indice présente sur les trois podiums, comme le relève BFM Bourse. Cette régularité tranche avec les trajectoires plus heurtées du secteur aérien, à l’image du redressement boursier d’Air France-KLM engagé après des années difficiles.

Une telle valorisation embarque des attentes élevées : une alerte sur la chaîne d’approvisionnement, une escalade au Moyen-Orient ou un accroc dans l’intégration d’Exail se paieraient cher en séance. La suite du parcours dépendra de la capacité du groupe à transformer sa rente d’après-vente en avance technologique durable, sur l’aile des avions comme sous la surface des océans.


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