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Certains fondateurs ne quittent jamais vraiment leur entreprise. Octave Klaba en est l’illustration : après avoir cédé les commandes opérationnelles d’OVHcloud pendant six ans, il en a repris la direction générale fin 2025, avec un mot d’ordre à peine voilé. Le patron du principal spécialiste français du cloud veut faire de son groupe un champion européen capable de tenir tête aux géants américains du numérique.
Le cloud, ce sont ces infrastructures de serveurs distants qui hébergent aujourd’hui l’essentiel des sites, applications et données des entreprises. Un marché dominé par une poignée d’acteurs américains, sur lequel la question de la souveraineté est devenue centrale à mesure que les tensions géopolitiques se sont durcies. C’est précisément sur ce terrain qu’Octave Klaba entend rejouer sa partition, en misant cette fois sur l’intelligence artificielle et la sécurité des données.
Un entrepreneur qui a bâti un géant de l’hébergement peut-il réussir le même pari dans l’IA ?
D’une cave roubaisienne au premier hébergeur européen
L’histoire commence en 1999, à Roubaix, quand un jeune ingénieur d’origine polonaise lance une société d’hébergement de sites web. Les débuts sont modestes : les premiers serveurs sont installés dans une cave prêtée par un autre bâtisseur de la tech française. Le détail est resté célèbre, tant il illustre l’esprit débrouillard des pionniers de l’internet hexagonal.
La suite tient de la montée en puissance méthodique. OVH conçoit ses propres serveurs et ses systèmes de refroidissement, ouvre ses centres de données et s’étend à travers le continent. Dès 2011, l’entreprise revendique le statut de premier hébergeur européen. Cette maîtrise industrielle, du matériel jusqu’à l’exploitation, deviendra plus tard l’un de ses arguments face à des concurrents qui louent la plupart de leurs capacités.
Le retour aux commandes d’un fondateur
Sa réapparition à la tête du groupe a des airs de reconquête. En ouverture du sommet annuel d’OVHcloud, Octave Klaba a résumé son retour d’une formule : me revoilà. Le précédent directeur général, arrivé après l’introduction en Bourse de 2021, avait été écarté à peine un an après sa prise de fonction, faute de résultats à la hauteur des lourds investissements engagés. Le fondateur promet désormais de rentabiliser ces années de dépenses.
Les chiffres expliquent l’urgence. OVHcloud a dépassé le milliard d’euros de chiffre d’affaires lors de son dernier exercice, mais sa croissance s’est essoufflée, revenue autour de 9 % puis attendue entre 5 % et 7 %, loin de l’emballement du marché du cloud. Le bénéfice annuel, lui, s’est établi à quelques centaines de milliers d’euros seulement, un résultat ténu au regard des ambitions affichées.
Face à ce constat, le dirigeant a présenté un plan stratégique baptisé Step Ahead, censé installer une croissance à deux chiffres et un leadership européen d’ici la fin de la décennie. Le programme mise sur plusieurs leviers complémentaires, qu’il faut détailler pour en mesurer la cohérence.
Les chantiers de la reconquête
Pour renouer avec la dynamique, Octave Klaba active en parallèle plusieurs fronts, chacun adressant une faiblesse identifiée du groupe. Les principaux axes de ce redressement se résument ainsi :
- reconquérir les petits clients, ces « digital starters » qui pèsent plus de la moitié du chiffre d’affaires et ont été négligés dans la course aux grands comptes ;
- accélérer à l’international, avec une nouvelle implantation en Allemagne après l’Italie et un développement visé aux États-Unis ;
- capitaliser sur la souveraineté, notamment grâce à la certification SecNumCloud qui garantit un haut niveau de sécurité aux données sensibles ;
- investir dans l’intelligence artificielle, longtemps traitée par le groupe avec prudence.
Cette feuille de route dessine une entreprise qui veut jouer sur tous les tableaux à la fois. Le pari est risqué, car il suppose de dégager des marges pour financer l’IA tout en soignant une base de clients modestes, dans un contexte où la souveraineté numérique européenne s’impose comme un argument commercial autant que politique.
Le virage assumé vers l’IA souveraine
C’est sur l’intelligence artificielle que le changement de ton est le plus net. Fin 2025, OVHcloud assumait encore une stratégie minimaliste, se contentant de proposer des services d’inférence sans chercher à entraîner de grands modèles, faute de moyens comparables à ceux des hyperscalers. Le groupe justifiait alors sa prudence par le cycle de vie très court des cartes graphiques et l’incertitude sur leur rentabilité.
Le discours a basculé en 2026. OVHcloud a racheté la start-up parisienne Dragon LLM et lancé un laboratoire dédié à l’entraînement de modèles souverains, allant jusqu’à réaliser un premier pré-entraînement sur Jupiter, le supercalculateur le plus puissant d’Europe. Octave Klaba avance un argument économique fort : un projet de modèle de frontière qui exigeait naguère près d’un milliard d’euros pourrait désormais être mené pour 150 à 200 millions d’euros. Sa conviction s’enracine dans une lecture géopolitique.
L’Europe a pris acte de sa dépendance.
Octave Klaba, fondateur et directeur général d’OVHcloud, à l’ouverture de l’OVHcloud Summit, novembre 2025.
Un pari qui divise les observateurs
Toutes les analyses ne partagent pas cet optimisme. Plusieurs observateurs soulignent que le groupe reste modeste dans ses moyens de calcul, avec un parc de processeurs graphiques d’ancienne génération et l’absence, jusqu’à récemment, des puces les plus avancées du marché. Pour ces critiques, OVHcloud joue encore une partition défensive face à des rivaux qui investissent des sommes sans commune mesure.
Le fondateur assume cette approche prudente et la présente comme une force. Selon lui, le marché des très gros investissements de calcul se limiterait à une poignée de clients potentiels, ce qui ne justifierait pas une course effrénée aux capacités. Son ambition dans l’IA souveraine dialogue directement avec le pari d’autonomie stratégique porté par un autre acteur français de l’intelligence artificielle, dans une logique de complémentarité plus que de rivalité frontale.
Ce que la suite pourrait réserver
Plusieurs échéances vont mettre le discours à l’épreuve des faits. Le lancement effectif de son offre aux États-Unis, la présentation d’un premier modèle réellement compétitif et l’obtention de nouvelles qualifications de sécurité constitueront autant de jalons scrutés par le marché. La question de fond reste de savoir si OVHcloud saura convertir son ancrage souverain en avantage commercial, plutôt qu’en simple argument défensif.
Le parcours d’Octave Klaba invite à observer une trajectoire moins spectaculaire que celle des géants, mais révélatrice d’une bataille européenne pour la maîtrise des infrastructures. La réussite de son pari se lira dans les prochains exercices, à mesure que se précisera la place qu’un acteur français peut réellement occuper dans une compétition mondiale du calcul et de l’IA dont les règles se réécrivent en ce moment même.

