Arkady Volozh, le fondateur de Yandex qui rebâtit un géant du cloud IA depuis Amsterdam

Le fondateur de Yandex a rebâti à Amsterdam un opérateur de cloud IA coté au Nasdaq, qui vient d'emprunter 4,5 milliards de dollars sur le marché obligataire. La vitesse de cette construction est aussi ce qui la rend fragile.

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Un neocloud est une société qui construit des centres de données, les remplit de processeurs graphiques et loue cette puissance de calcul aux entreprises qui entraînent ou exploitent des modèles d’intelligence artificielle. Le métier n’existait pas il y a cinq ans. Il concentre aujourd’hui des engagements clients qui se comptent en dizaines de milliards de dollars et absorbe des montants d’investissement dignes de l’industrie lourde.

À la tête de l’un des rares acteurs européens de ce segment se trouve Arkady Volozh, fondateur et directeur général de Nebius Group, société immatriculée aux Pays-Bas, dont le siège est à Amsterdam et l’action cotée au Nasdaq. Le 19 août 2026, sa société a annoncé une émission de 4,5 milliards de dollars d’obligations convertibles, la deuxième de l’année. Comment un dirigeant venu du moteur de recherche russe s’est-il retrouvé à financer l’infrastructure de l’IA depuis l’Europe ?

D’un moteur de recherche russe à une société cotée à Amsterdam

La trajectoire commence loin de l’IA. Arkady Volozh cofonde Yandex en 1997, moteur de recherche qui deviendra le premier du marché russe, et en dirige le groupe comme directeur général entre 2000 et 2022, avant de quitter ses fonctions à la suite de l’invasion de l’Ukraine.

La rupture capitalistique intervient deux ans plus tard. En juillet 2024, Yandex N.V. cède l’intégralité de ses actifs russes à un consortium d’investisseurs locaux et conserve les activités opérées hors de Russie. L’entité néerlandaise change alors de nom pour devenir Nebius Group N.V., et Volozh en reprend la direction. La cotation reprend au Nasdaq le 21 octobre 2024, après plus de deux ans de suspension.

Ce qui reste après la scission n’est pas une coquille. Le groupe conserve des équipes d’ingénierie, une filiale de véhicules autonomes, une plateforme de formation, et des participations minoritaires dans deux sociétés issues de son propre giron. Sur cette base, le dirigeant fait un choix unique : tout miser sur le calcul pour l’IA.

Un deuxième trimestre qui a validé le pari

Les comptes publiés le 12 août 2026 donnent la mesure du basculement. Les chiffres du deuxième trimestre parlent d’eux-mêmes :

  • un chiffre d’affaires de groupe de 582,3 millions de dollars, en hausse de 454 % sur un an ;
  • une activité cloud IA à 574,9 millions de dollars, soit environ 98 % du total du groupe ;
  • un revenu annualisé de 3 milliards de dollars fin juin, contre 1,9 milliard fin mars ;
  • une marge d’EBITDA ajusté de 49,7 % sur l’activité cloud IA ;
  • 8 milliards de dollars de trésorerie à la clôture du trimestre.

Ces performances ont un revers immédiat. Les dépenses d’investissement du seul deuxième trimestre ont atteint environ 5,7 milliards de dollars, et l’objectif annuel se situe entre 20 et 25 milliards. Un tel rythme ne se finance pas sur la trésorerie d’exploitation.

La direction a donc bâti un montage à plusieurs étages, où les clients eux-mêmes fournissent une partie du carburant. Le groupe attend plus de 9 milliards de dollars de prépaiements clients sur l’exercice 2026.

Quatre contrats géants et un modèle de prépaiement

Le trimestre a été porté par quatre contrats hors norme. Chacun dépasse le milliard de dollars de valeur totale, pour un revenu annuel compris entre 20 et 25 millions de dollars par mégawatt de capacité. La valeur totale des contrats signés a été multipliée par près de quatre d’un trimestre à l’autre, et par plus de neuf pour les seuls nouveaux clients.

Nous avons signé nos plus gros contrats de cloud IA aux meilleures conditions obtenues à ce jour, à des prix qui représentent un changement de palier dans l’économie de notre activité.

Arkady Volozh, fondateur et directeur général de Nebius, dans sa lettre trimestrielle aux actionnaires, le 12 août 2026

Le point le plus significatif pour un dirigeant financier tient au délai de retour. Environ 70 % des contrats signés comportent un prépaiement, couvrant la moitié des dépenses associées. Le délai de récupération de l’investissement est ramené à un an et dix mois, contre deux à trois ans auparavant. Parmi les clients figurent Meta et Microsoft, mais aussi AMI, cofondée par le chercheur Yann LeCun, dont l’orientation ouverte rejoint celle que défend un autre acteur majeur de l’IA ouverte.

Quatre milliards et demi de dollars levés sur le marché obligataire

L’émission annoncée le 19 août prolonge cette logique. Elle se compose de deux tranches d’obligations convertibles : 2,75 milliards de dollars à échéance 2030 et 1,75 milliard à échéance 2034, placés auprès d’investisseurs institutionnels. Les fonds doivent financer la construction de centres de données, la plateforme logicielle et l’achat de processeurs graphiques.

Le marché a réagi sans complaisance. Le titre, qui affichait une progression considérable depuis le début de l’année, a reculé jusqu’à 9 % avant l’ouverture américaine le lendemain de l’annonce. La dilution potentielle qu’emporte une obligation convertible explique une partie de ce mouvement, la crainte d’une fuite en avant capitalistique le reste.

Ce n’est pourtant pas le premier recours du groupe aux marchés de dette. En juillet, un financement garanti de 775 millions de dollars avait été levé au taux SOFR majoré de 2,50 %, adossé à des équipements déployés et aux flux d’un contrat client de qualité d’investissement. Le dirigeant dispose de plus de 40 milliards de dollars d’engagements clients pour adosser d’autres opérations du même type. Cette ingénierie financière fait écho aux montages destinés à financer les infrastructures de calcul que les grands acteurs du secteur multiplient depuis le début de l’année.

Les paris que Volozh n’a pas encore joués

La feuille de route annoncée dépasse le périmètre actuel. L’objectif de puissance électrique sous contrat pour la fin 2026 a été relevé à 5 gigawatts, alors que la cible communiquée au trimestre précédent était supérieure à 4. Le groupe prévoit de mettre en service plus d’un gigawatt par an à partir de 2027, ce qui le place dans un cercle très restreint à l’échelle mondiale.

Une inflexion de modèle accompagne cette montée en puissance. Nebius a lancé un dispositif dit léger en actifs, où des partenaires financent et détiennent les centres de données tandis que le groupe fournit la plateforme logicielle, l’architecture système et la force commerciale. La formule convertit de la capacité financée par des tiers en revenus à forte marge, sans mobiliser le bilan.

Le portefeuille périphérique constitue l’autre réserve de valeur. Le groupe détient Avride, spécialiste des véhicules autonomes qui a dépassé 60 000 courses commerciales sur la plateforme Uber à Dallas, la plateforme éducative TripleTen, ainsi que des participations minoritaires dans Toloka et dans ClickHouse, cette dernière valorisée environ 15 milliards de dollars lors d’un tour de financement en janvier 2026. Autant d’actifs cessibles si le financement du calcul devenait tendu.

Les rumeurs de marché portent naturellement sur ces arbitrages. Le dirigeant peut vendre des participations, ouvrir davantage le capital, ou pousser plus loin le modèle partenaire pour préserver son bilan. La géographie des nouveaux sites, qui inclut le Royaume-Uni, la Finlande, l’Estonie, l’Islande, la France, l’Espagne et Israël, dessine une empreinte européenne que peu de concurrents américains cherchent à répliquer.

Ce que la trajectoire de Nebius met en jeu pour l’Europe

L’histoire d’Arkady Volozh intéresse au-delà de son parcours personnel. Elle montre qu’un opérateur de calcul de rang mondial peut se construire depuis Amsterdam, avec une cotation américaine et des clients qui sont pour partie les plus grandes plateformes du secteur. La souveraineté numérique européenne se joue aussi sur ce terrain d’infrastructure, moins visible que celui des modèles de langage mais autrement plus capitalistique.

La fragilité du montage tient à sa vitesse. Une croissance de 454 % sur un an et 25 milliards de dollars d’investissements annuels supposent que la demande de calcul se maintienne au rythme actuel, alors que les fournisseurs de processeurs eux-mêmes réorientent leur discours vers de nouveaux usages. Un ralentissement des commandes laisserait des actifs amortis sur cinq ans face à des engagements de dette.

Le calendrier des prochains mois donnera les premiers éléments de réponse. La mise en service des capacités contractées fin 2026 doit alimenter le chiffre d’affaires 2027, et c’est ce passage qui dira si les contrats signés se transforment en flux réels. Un dirigeant qui a déjà reconstruit une entreprise cotée après en avoir perdu la moitié aborde probablement cette échéance avec moins d’appréhension que ses actionnaires.


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