Ryan Luke Johns, le fondateur qui rend autonomes les pelleteuses déjà sur les chantiers

SoftBank vient de porter seul la société suisse Gravis Robotics au rang de licorne, avec 172 millions d'euros. Son cofondateur promet des engins de chantier autonomes sans remplacer les machines ni les opérateurs.

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Il existe une catégorie de dirigeants qui n’arrivent pas au capital-risque par le logiciel, mais par la machine-outil. Ryan Luke Johns en fait partie. Cofondateur et directeur général de Gravis Robotics, il a passé des années à faire creuser des pelleteuses sans conducteur dans les laboratoires de l’École polytechnique fédérale de Zurich avant de transformer ce travail de recherche en produit commercial.

Le 17 août 2026, sa société suisse a annoncé une série A de 172 millions d’euros souscrite par le seul SoftBank, qui la valorise 862 millions d’euros après opération et la fait entrer dans le club des licornes européennes. La construction, secteur réputé rétif aux ruptures technologiques, se retrouve ainsi propulsée au premier rang des paris de l’investissement en robotique. Que sait-on de l’homme qui a convaincu le fonds japonais de signer le plus gros tour d’amorçage jamais bouclé dans ce domaine ?

Un chercheur de Zurich devenu patron d’une licorne

Gravis Robotics naît en 2022 comme essaimage de l’ETH Zurich. Johns la fonde avec Dominic Jud, aujourd’hui directeur technique, et le professeur de robotique Marco Hutter, membre du conseil d’administration. L’ancrage académique n’est pas décoratif : l’apprentissage par renforcement et les politiques de contrôle développés dans ce laboratoire constituent le cœur de la technologie vendue aux entreprises de travaux publics.

Le parcours financier de la société suit une pente raide. Après un tour de 19 millions d’euros bouclé en 2025, la série A de 2026 multiplie par neuf les fonds levés en une seule opération. SoftBank y entre seul, ce qui reste rare sur ce segment et signale un pari de conviction plutôt qu’un tour de syndication classique.

Johns a fait une première apparition remarquée devant le public européen en janvier 2026, lors d’une série d’entretiens enregistrée à Paris avec Leonard, la plateforme d’innovation du groupe Vinci. Le rapprochement dit assez bien la trajectoire choisie : plutôt que de courtiser la Silicon Valley, le fondateur a construit sa crédibilité auprès des grands donneurs d’ordre européens du bâtiment.

Le choix du rétrofit plutôt que de la machine neuve

La décision industrielle qui structure toute l’entreprise tient en une phrase : ne pas construire d’engin. Gravis vend un boîtier, le Gravis Rack, qui associe capteurs, calculateurs et logiciels et se monte sur des machines existantes. Les tâches confiées au système sont volontairement banales.

  • le déplacement autonome de l’engin sur la zone de travail ;
  • le creusement de tranchées et le terrassement en masse ;
  • le chargement de camions et la gestion des stocks de matériaux ;
  • la reprise en main manuelle par l’opérateur sur les séquences délicates.

Le système a été adapté à plus d’une douzaine de marques, modèles et versions, depuis des engins d’environ dix tonnes jusqu’à des machines nettement plus lourdes. Pour un loueur ou une entreprise de travaux publics, la différence est comptable avant d’être technique : on équipe un parc au lieu de le remplacer, ce qui déplace l’investissement d’un poste d’immobilisation vers un poste d’équipement.

Ce que le fondateur dit vouloir faire de l’automatisation

Interrogé sur la finalité de sa technologie, Johns s’écarte du récit habituel du remplacement. Son argument porte sur le rendement de l’engin et sur le nombre de machines qu’un même professionnel supervise, pas sur la disparition du métier.

Il ne s’agit pas de sortir les opérateurs de la machine. Il s’agit de rendre les machines 30 % plus productives, et de permettre à un opérateur de piloter plusieurs machines très productives.

Ryan Luke Johns, cofondateur et directeur général de Gravis Robotics, à l’annonce de sa série A, le 17 août 2026

Le chiffre n’est pas une projection commerciale isolée. La société revendique des gains de productivité d’environ 30 % mesurés sur plusieurs chantiers réels, en comparaison d’un fonctionnement entièrement manuel. Ses machines opèrent aujourd’hui sur quatre continents, chez des clients et partenaires comme Holcim, Taylor Woodrow ou HD Hyundai.

La description qu’il donne du fonctionnement quotidien reste volontairement prosaïque : on lance la séquence, l’engin rejoint seul son point de départ et exécute la tâche sans intervention. Cette banalisation du geste autonome est précisément ce qui rend l’offre acceptable dans un secteur où la défiance envers l’automatisation reste forte.

Une pénurie d’opérateurs qui fait le marché

Le raisonnement des investisseurs ne porte pas d’abord sur la technologie. Archie Muirhead, associé chez IQ Capital, entré au capital lors du tour de 2025, met en avant une contrainte structurelle du secteur, le manque d’opérateurs qualifiés, au moment précis où la demande d’infrastructures s’accélère sous l’effet des besoins en calcul et en énergie.

Cette tension se lit partout en Europe, où les difficultés de recrutement pèsent sur les carnets de commandes autant que la conjoncture, et où la pression sur les trésoreries du bâtiment laisse peu de marge pour renouveler un parc d’engins. Un boîtier qui prolonge la vie utile des machines déjà amorties parle donc à des directions financières, pas seulement à des directeurs techniques.

Les batailles qui attendent le fondateur

La première est celle de la preuve à l’échelle. Un projet britannique de 6,8 millions d’euros mené avec le loueur Flannery Plant Hire et soutenu par des fonds publics doit éprouver le système sur six pelleteuses affectées à des travaux de tranchée, de terrassement et de chargement. Les deux sociétés ont par ailleurs monté une offre de location d’engins déjà équipés, formule qui supprime la barrière de l’investissement initial pour les entrepreneurs.

La deuxième bataille est réglementaire. Faire circuler une machine de plusieurs dizaines de tonnes sans conducteur à bord soulève des questions d’assurance et de responsabilité que chaque pays traite différemment, et le règlement européen sur l’intelligence artificielle ajoute une couche de conformité aux systèmes qui prennent des décisions physiques.

La troisième tient à la concurrence. Le créneau de la robotique de chantier attire les capitaux européens depuis dix-huit mois, avec des tours comme ceux de Monumental à Amsterdam ou d’Hyperion Robotics à Espoo. En comptant Gravis, les financements du secteur approchent 252 millions d’euros en 2026, contre environ 80 millions pour les seuls acteurs de taille intermédiaire.

Les fabricants d’engins eux-mêmes développent leurs propres systèmes autonomes, et l’un des partenaires cités par Gravis figure parmi les plus gros constructeurs mondiaux du secteur. Le fondateur devra démontrer qu’un équipementier indépendant conserve sa place quand les industriels intègrent la fonction d’origine, débat que l’on retrouve dans la course à la conduite autonome en environnement ouvert.

Ce que la trajectoire de Gravis annonce aux entreprises du bâtiment

Le cas Johns illustre un déplacement plus large de la valeur en Europe. Pendant que l’attention se porte sur les modèles de langage, les capitaux se dirigent vers l’intelligence artificielle incarnée, celle qui bouge des masses et se mesure en mètres cubes déplacés, un mouvement également porté par d’autres fondateurs comme celui qui veut donner à l’Europe ses robots humanoïdes.

Pour les entreprises de travaux publics, la question posée n’est plus celle de l’adoption mais du calendrier. Un parc équipé progressivement se pilote autrement, se planifie autrement et se facture autrement, et les compétences d’exploitation qui en découlent ne se recrutent pas en quelques mois.

Reste l’inconnue du métier d’opérateur. Superviser trois machines depuis un poste de contrôle n’est pas la même activité que d’en conduire une, et la promesse du fondateur, celle d’une productivité accrue sans suppression de poste, sera jugée sur les organigrammes des chantiers plutôt que sur les communiqués.


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