Anahita Laverack, la cofondatrice d’Oshen qui veut peupler l’océan de petits robots

Formée à l'Imperial College, Anahita Laverack a fondé Oshen en 2022 et vient de lever 4,27 millions d'euros pour tripler la production de ses voiliers robotisés. Marines militaires et services météo se disputent déjà ses constellations, au risque de tirer l'entreprise vers la défense.

Voir les titres Ne plus voir les titres

Une entreprise de Plymouth fabrique des voiliers robotisés d’1,2 mètre qu’une seule personne peut jeter par-dessus bord. Oshen les déploie par dizaines pour observer l’océan en continu, là où les campagnes océanographiques classiques mobilisent des navires coûteux sur des fenêtres de quelques semaines. Sa cofondatrice et directrice générale, Anahita Laverack, formée à l’Imperial College de Londres, vient de boucler un tour de table de 4,27 millions d’euros.

Le pari tient en une phrase : 70 % de la planète est couverte d’océan et presque rien n’en est observé en temps réel. Marines militaires, agences météorologiques et laboratoires climatiques cherchent tous à combler ce vide, sans disposer des moyens qu’exigerait une flotte conventionnelle. Comment une société fondée en 2022 par deux jeunes ingénieurs se retrouve-t-elle à équiper la Royal Navy et Météo-France ?

Deux ingénieurs d’Imperial College et un robot de 1,2 mètre

Anahita Laverack et Ciaran Dowds se rencontrent à l’Imperial College et fondent Oshen en 2022. Leur objet s’appelle le C-Star : un voilier autonome propulsé par le vent et le soleil, capable de naviguer plusieurs mois sans maintenance et de transmettre ses relevés par satellite.

La logique de déploiement rompt avec celle du secteur. Plutôt qu’un engin unique et sophistiqué, l’entreprise aligne des constellations de dizaines d’unités réparties sur des centaines de milles marins, qui se dispersent pour couvrir une zone large ou convergent vers un point d’intérêt. Les marines achètent quelques navires à un milliard de dollars sur plusieurs décennies, quand la société britannique propose de traiter une partie du même travail avec des objets bon marché et remplaçables.

La dirigeante assume ce déplacement du problème. Ce qu’elle décrit n’est pas une percée de capteur mais une question de chaîne de production, formulation qui en dit long sur la maturité qu’elle prête à sa technologie.

Nous fabriquons les yeux et les oreilles de l’océan, et il nous en faut beaucoup. Soixante-dix pour cent de la planète est océan et nous n’en voyons presque rien en temps réel. Ce n’est plus un problème de détection : la technologie fonctionne, et elle fonctionne dans les pires conditions de la Terre. C’est un problème de fabrication.

Anahita Laverack, directrice générale et cofondatrice d’Oshen, au sujet de la levée de 4,27 millions d’euros, le 21 août 2026

L’œil de l’ouragan comme carte de visite

La référence qui circule chez ses clients date de septembre 2025. Sous contrat avec la National Oceanic and Atmospheric Administration américaine, trois C-Star ont pénétré le mur de l’œil de l’ouragan Humberto au nord de Saint Thomas, alors que le système était classé en catégorie 5. L’entreprise revendique une première pour un engin de surface sans équipage.

Les données collectées sont entrées dans la discussion officielle de prévision du National Hurricane Center. La chaleur de surface de l’océan reste mal mesurée, or c’est elle qui conditionne l’intensification rapide des cyclones : mieux la mesurer revient à gagner des heures sur un ordre d’évacuation. L’argument déplace le sujet du terrain scientifique vers celui de la sécurité civile, où les budgets se débloquent autrement.

Ce qui a changé dans l’atelier de Plymouth

Le tour de table sert d’abord à produire plus vite, et les chiffres de cadence racontent la bascule. Les quinze premiers C-Star ont demandé trois ans de travail, contre quinze toutes les six semaines aujourd’hui. Quatre décisions industrielles expliquent ce saut.

  • une standardisation des pièces qui permet à un technicien débutant d’assembler un exemplaire en moins d’une demi-heure ;
  • un procédé réplicable sur plusieurs sites, pensé pour être monté ailleurs sans transfert de savoir-faire lourd ;
  • un carnet de cent unités supplémentaires déjà commandées, qui sécurise le plan de charge ;
  • un triplement de la cadence de fabrication annoncé en même temps que la levée.

Ce vocabulaire de série rapproche l’atelier de Plymouth de la production en série de robots pratiquée dans la logistique, très loin des méthodes de la construction navale. Le robot devient un consommable, ce qui autorise à en perdre sans compromettre la mission.

La contrepartie est connue. Une flotte nombreuse suppose une logistique de déploiement, de récupération et de maintenance que peu de clients institutionnels savent absorber aujourd’hui.

Des marines aux services météo, un carnet de clients inhabituel

La liste des donneurs d’ordre mélange des univers qui se croisent rarement. Le commandement météorologique et océanographique de l’US Navy, la Royal Navy, la NOAA, le Met Office britannique, Météo-France et l’organisme suédois VOTO figurent parmi les clients et partenaires revendiqués, d’après les éléments publiés par EU-Startups. Six pays ont déjà vu opérer des constellations, et la plus longue mission continue a duré huit mois en mer.

Le modèle commercial suit cette diversité, avec trois formules : la donnée vendue comme service, la location d’engins et la vente ferme de constellations. Vendre de la donnée plutôt que du matériel change la nature de la relation avec une marine, habituée à acquérir des plateformes qu’elle exploite ensuite elle-même.

Trois marchés où la trajectoire peut basculer

Les fonds levés visent trois domaines où la demande accélère : l’acoustique passive pour la détection de navires, la protection des infrastructures sous-marines et la lutte anti-sous-marine. Le glissement du climat vers la défense n’a rien d’anodin pour une société de quatre ans.

Un programme soutenu par l’agence britannique DASA teste déjà les C-Star comme réseau acoustique passif distribué, aux côtés de ZeroUSV et MarineAI, avec un lancement autonome en mer depuis un navire-mère lui-même sans équipage. Les câbles et pipelines sous-marins concentrent les inquiétudes européennes, et leur surveillance permanente appelle le même effort que la montée en cadence industrielle engagée par d’autres fournisseurs du secteur.

Le volet climatique n’est pas abandonné pour autant. Oshen déploie cinquante unités dans le gyre subpolaire de l’Atlantique Nord, dans un projet de 2,3 millions d’euros financé par l’agence britannique ARIA, pour bâtir un système d’alerte précoce sur l’un des points de bascule du système climatique. Ce grand écart entre missions civiles et militaires rappelle celui d’acteurs qui font de la souveraineté technologique européenne leur premier argument.

Ce que la suite exigera de la fondatrice

Passer de quinze robots toutes les six semaines à des flottes de plusieurs centaines suppose des arbitrages qu’une équipe fondatrice ne prend plus seule. La levée de 4,27 millions d’euros reste modeste au regard des trois marchés visés, et un tour plus lourd paraît difficile à éviter si les commandes suivent.

La question du positionnement se posera aussi. Une société qui vend à la fois à des agences météorologiques civiles et à des marines militaires s’expose à des exigences de confidentialité et de contrôle des exportations peu compatibles avec une clientèle scientifique ouverte. L’arbitrage entre ces deux mondes pourrait devenir le vrai sujet des prochains exercices.

Anahita Laverack décrit une décennie où l’océan cesserait d’être une zone d’ombre, non par un capteur miraculeux mais par le nombre. Les cent unités déjà commandées diront si cette industrialisation tient ses promesses ailleurs que dans un atelier de Plymouth.


Faites passer le mot en partageant !