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- De Bruxelles à Paris, une obligation qui s’impose à toutes les tailles
- Des obligations qui touchent au cœur des politiques RH
- Les obligations clés que la directive imposera aux employeurs
- Une posture syndicale et patronale en tension
- Repenser l’architecture des rémunérations en interne
- Un calendrier court qui presse les arbitrages
La directive européenne 2023/970 sur la transparence des rémunérations, adoptée à Strasbourg le 10 mai 2023, doit être transposée en droit national avant le 7 juin 2026. Le texte impose aux États membres de garantir que les salariés puissent comparer leur rémunération avec celle de leurs collègues du sexe opposé occupant des fonctions équivalentes, et oblige les employeurs à documenter et justifier les écarts au-delà d’un seuil. Une transformation profonde des pratiques de paie s’annonce pour les employeurs français.
À onze jours de l’échéance, la France n’a pas encore déposé son projet de loi au Parlement, alors qu’une étude de janvier 2026 indique que seules 6,2 % des entreprises disposent d’un projet formalisé de mise en conformité. Comment les entreprises françaises doivent-elles repenser leur architecture salariale pour absorber sans heurts une obligation qui touche au cœur du contrat de travail ?
De Bruxelles à Paris, une obligation qui s’impose à toutes les tailles
La directive prolonge une politique communautaire engagée dès les traités de Rome et s’appuie sur l’article 157 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Le texte prend acte de la persistance d’un écart salarial moyen de 13 % entre femmes et hommes au sein de l’Union, malgré quatre décennies de législation. L’opacité des grilles internes est désormais identifiée comme l’un des principaux freins à la résorption de cet écart.
Ressources humainesRuptures conventionnelles : ce que la réforme 2026 change pour les directions et les équipes RHToutes les entreprises, dès le premier salarié, sont visées par les obligations fondamentales : transparence à l’embauche, droit à l’information sur les niveaux de rémunération, interdiction de demander l’historique salarial du candidat. Un seuil de cent salariés déclenche un reporting périodique, et un seuil de deux cent cinquante salariés impose une analyse conjointe avec les représentants du personnel lorsque l’écart dépasse 5 %. Le texte s’inscrit dans la même dynamique que les nouvelles exigences de reporting de durabilité imposées aux entreprises depuis 2024.
Des obligations qui touchent au cœur des politiques RH
L’employeur devra publier, dans chaque offre d’emploi ou avant l’entretien, une fourchette de rémunération fondée sur des critères objectifs et non discriminatoires. Le candidat se voit interdire la question du salaire antérieur, qui servait à indexer les propositions sur les rémunérations passées et à reproduire d’une embauche à l’autre les écarts historiques entre femmes et hommes.
Le salarié en poste obtiendra, sur simple demande écrite, des informations sur son propre niveau de rémunération et sur les niveaux moyens, ventilés par sexe, pour les catégories de salariés effectuant un travail de valeur égale. Tout écart non justifiable par des éléments objectifs comme la formation, l’expérience, l’ancienneté ou des contraintes particulières devra être corrigé. La charge de la preuve, en cas de contentieux, basculera désormais sur l’employeur, ce qui constitue un changement majeur du droit du travail français.
Le reporting régulier comportera un indicateur d’écart salarial global et un indicateur par catégorie de fonction. Un dépassement du seuil de 5 % non corrigé dans les six mois déclenchera une procédure d’évaluation conjointe avec les représentants du personnel, conformément à l’article 10 de la directive.
Les obligations clés que la directive imposera aux employeurs
Au-delà du cadre général, la lecture article par article du texte européen permet d’isoler les engagements concrets à intégrer dans les processus internes. Les principales obligations sont les suivantes :
- publier une fourchette de rémunération dans les offres d’emploi et avant l’entretien d’embauche ;
- interdire la collecte de l’historique salarial du candidat lors du recrutement ;
- garantir au salarié un droit d’information annuel sur les niveaux moyens de rémunération ventilés par sexe ;
- publier périodiquement un indicateur d’écart salarial entre femmes et hommes, avec un seuil d’alerte à 5 % ;
- réaliser une évaluation conjointe avec les représentants du personnel en cas d’écart non justifié.
Ces obligations s’articulent avec les dispositifs français existants, à commencer par l’index de l’égalité professionnelle issu de la loi du 5 septembre 2018. L’enjeu, pour le législateur, sera d’éviter une superposition coûteuse entre les deux systèmes de reporting. L’expérience de l’Irlande ou de la Suède, qui ont déjà transposé la directive, suggère que la lourdeur opérationnelle dépend de la qualité des grilles préexistantes.
Une posture syndicale et patronale en tension
L’Association nationale des directeurs de ressources humaines a publié au premier trimestre 2026 une enquête menée auprès de 567 de ses membres, qui révèle que 78 % des entreprises interrogées n’avaient pas engagé le travail de refonte de leur politique de rémunération. L’inquiétude porte autant sur le volume de chantiers que sur la portée juridique des décisions à prendre.
La présidente de l’ANDRH, Audrey Richard, alerte sur les risques d’une transposition précipitée et appelle à une approche ciblée, centrée dans un premier temps sur la transparence à l’embauche, pour permettre aux entreprises de monter en compétence sans engorger les juridictions prud’homales.
Sans méthode, sans calendrier réaliste et sans accompagnement, le risque est de créer des tensions sociales et juridiques durables.
Audrey Richard, présidente de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines, communiqué ANDRH publié au premier trimestre 2026 sur la transposition de la directive européenne sur la transparence des rémunérations.
Repenser l’architecture des rémunérations en interne
La mise en conformité commence par un audit des grilles existantes et une cartographie des fonctions par valeur égale, exercice rendu obligatoire et largement absent des politiques RH actuelles. Le critère de valeur égale ne se confond pas avec celui de fonction identique : deux postes différents peuvent être considérés comme équivalents s’ils requièrent des compétences, des responsabilités et des conditions comparables. Cette analyse conditionne ensuite la défense de l’employeur en cas de contestation.
LégislationDécret tertiaire : ce que le bilan OPERAT 2026 dit de la trajectoire des entreprises françaisesLes directions financières devront modéliser le coût d’une mise à niveau salariale lorsque les écarts ne pourront pas être justifiés. Selon l’institut Eurofound, un rattrapage représenterait entre 0,5 % et 1,2 % de la masse salariale annuelle dans les entreprises où aucun travail préalable n’a été engagé. Une enveloppe budgétaire dédiée doit être anticipée dès le budget 2027, dans un contexte où les politiques d’augmentation sélective serrent déjà les marges de manœuvre.
Les systèmes d’information RH devront évoluer pour collecter et restituer les données nécessaires au reporting, par sexe, catégorie de fonction et ancienneté. Les éditeurs de logiciels de paie adaptent leurs modules depuis 2024, mais la qualité initiale des nomenclatures de poste reste, dans la plupart des entreprises, le maillon faible du dispositif. La gouvernance interne doit aussi clarifier qui collecte la donnée, qui la valide, et qui dialogue avec les représentants du personnel en cas de dépassement de seuil.
Un calendrier court qui presse les arbitrages
Le ministère du Travail a confirmé son intention de transposer la directive en 2026, avec une adoption visée au plus tard en septembre. La fenêtre parlementaire laisse aux entreprises moins de douze mois pour ajuster leurs grilles, former leurs managers et adapter leurs systèmes d’information. La Commission européenne a rappelé que la responsabilité de la mise en conformité incombe à l’employeur, sans attente possible d’un délai supplémentaire. Cette obligation directe rejoint celle qui structure depuis l’an dernier les arbitrages de cybersécurité réglementaire imposés aux dirigeants.
Les directions de petites et moyennes entreprises, souvent dépourvues d’équipe paie dédiée, devront s’appuyer sur leurs cabinets comptables et sur les organisations professionnelles. Les branches professionnelles, garantes des conventions collectives, joueront un rôle structurant pour stabiliser des classifications conformes au critère de valeur égale et éviter une multiplication de contentieux individuels.
Directive européennePacte pour une industrie propre : un an après, ce que le plan européen impose aux entreprisesL’horizon dépasse la simple conformité réglementaire. La capacité des entreprises à expliquer leurs grilles, à rendre lisibles leurs critères de progression et à objectiver leurs écarts deviendra un signal pour les candidats, pour les investisseurs et pour les territoires qui les accueillent. Le débat sur la rémunération sort du registre du tabou pour s’inscrire dans le langage public de l’entreprise, et c’est cette mutation qui structurera le rapport au travail des prochaines années en France comme dans le reste de l’Union.
