TidalSense : la medtech de Cambridge qui remplace la spirométrie par 75 secondes de respiration

La spirométrie, référence du diagnostic de la BPCO depuis plus d'un siècle, écarte les patients les plus fragiles et sature les cabinets. Une medtech installée à Cambridge propose de la remplacer par 75 secondes de respiration normale.

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Une maladie chronique des bronches qui s’installe sans bruit, se confond avec l’essoufflement de l’âge et ne se confirme qu’au prix d’un examen que beaucoup de patients ne parviennent pas à réaliser : la bronchopneumopathie chronique obstructive, plus connue sous le sigle BPCO, coche toutes les cases du problème sanitaire mal outillé. L’Inserm estime que 3,5 millions de personnes sont concernées en France, soit environ 7,5 % de la population, et attribue 17 000 décès à cette pathologie pour la seule année 2017.

Le goulot d’étranglement n’est pas thérapeutique, il est diagnostique. La référence reste la spirométrie, une manœuvre d’expiration forcée qui réclame du matériel étalonné, un opérateur accrédité et une bonne demi-heure de consultation. Une société britannique installée à Cambridge, TidalSense, affirme obtenir un résultat exploitable en 75 secondes de respiration normale. Une medtech européenne peut-elle réellement déloger un examen aussi ancré dans la pratique clinique ?

Un capnogramme là où la spirométrie exige un effort

Le dispositif s’appelle N-Tidal Diagnose et tient dans la main. Le patient souffle normalement dedans pendant 75 secondes, sans consigne particulière, et l’appareil enregistre un capnogramme, c’est-à-dire la courbe du dioxyde de carbone expiré, un signal jusqu’ici réservé aux services de réanimation. Les données partent ensuite vers une plateforme cloud où des modèles entraînés sur plus de 2,5 millions de respirations de patients analysent la forme du tracé pour détecter une obstruction.

La durée médiane du test complet reste sous les cinq minutes, préchauffage de l’appareil compris. Le clinicien récupère le résultat pendant la consultation en cours et l’exporte directement dans le dossier du patient, sans renvoyer celui-ci vers un plateau technique et sans le programmer sur un second rendez-vous.

La différence avec l’existant se joue surtout du côté du patient. Une spirométrie suppose de comprendre des instructions, de tenir une expiration forcée et de maintenir l’étanchéité autour de l’embout. Les personnes essoufflées, âgées, fragiles ou partiellement paralysées en sont souvent écartées, et l’examen devient impraticable au moment précis où il serait le plus utile. Le coût de cette manœuvre ne s’arrête d’ailleurs pas au fauteuil du patient.

Ce que la spirométrie coûte réellement à un cabinet

Pour un centre de soins, l’obstacle est autant économique que clinique. Quatre postes pèsent sur la décision d’installer ou non un spiromètre, et ils expliquent pourquoi l’offre de dépistage reste rationnée dans de nombreux territoires.

  • un personnel spécifiquement accrédité, avec des processus de certification qui diffèrent d’un pays à l’autre ;
  • une durée d’examen d’au moins trente minutes, à comparer aux créneaux de 10 à 15 minutes ouverts par le dispositif britannique ;
  • l’entretien, l’étalonnage régulier de l’appareil et l’achat de consommables ;
  • une interprétation dépendante de l’opérateur, source de lectures divergentes sur un même tracé.

La conséquence se lit dans les plannings. TidalSense revendique quatre à six patients vus par heure contre environ un seul en spirométrie, et une prise en main de son appareil par n’importe quel professionnel de santé en dix minutes, aides-soignants, préparateurs en pharmacie et ambulanciers compris. Cette bascule opérationnelle n’a rien d’improvisé : elle repose sur plus d’une décennie de travaux préalables.

Treize ans de laboratoire avant le premier contrat

Fondée en 2013, l’entreprise a consacré ses six premières années à une question ingrate : faire tenir un capteur fiable en conditions cliniques réelles. La plateforme de diagnostic n’est venue qu’ensuite, une fois le matériel stabilisé. Le financement cumulé atteint 40 millions de dollars depuis la création, dont 11 millions de subventions publiques, d’après Tech.eu.

Le dernier tour, annoncé le 24 juillet 2026, porte sur 19 millions de dollars et réunit le fonds canadien Cross-Border Impact Ventures aux côtés de BGF, Airstream Capital et Foresight Group. À la tête de la société, Ameera Patel cumule un diplôme de médecine et une formation d’ingénieure, et raconte avoir attendu longtemps son propre diagnostic d’asthme avant de se lancer.

Ce calendrier n’a rien d’atypique dans la santé européenne, où une biotech lyonnaise engagée en immuno-oncologie ou un développement français en thérapie génique mobilisent des durées comparables avant le premier euro de chiffre d’affaires. La barrière à l’entrée protège autant qu’elle épuise les trésoreries, et elle explique la place prise par les subventions dans le financement de ces sociétés.

Nous diagnostiquons encore, au XXIe siècle, avec un test inventé dans les années 1800, qui réclame un équipement et une formation spécialisés auxquels la plus grande partie du monde n’a pas accès.

Ameera Patel, directrice générale de TidalSense, lors de l’annonce de la levée de fonds de l’entreprise, le 24 juillet 2026.

Ce positionnement explique le choix du premier client. Le service public de santé britannique a servi de terrain d’amorçage, avec un déploiement engagé dans l’est de l’Angleterre, des pilotes au pays de Galles et dans le sud du pays, puis une nouvelle installation en Écosse. Le marché visé, lui, dépasse très largement ces quelques régions.

Un sous-diagnostic qui dépasse largement le Royaume-Uni

Les chiffres britanniques donnent la mesure du gisement. La BPCO touche environ 1,7 million de personnes outre-Manche, au moins 600 000 patients attendent un diagnostic formel, et la maladie constitue la deuxième cause d’admissions hospitalières aiguës du pays. Un quart des malades ne sont identifiés qu’après leur première hospitalisation, et la facture annuelle pour le service public de santé approche 1,9 milliard de livres pour près de 30 000 décès.

La France ne présente pas un tableau plus flatteur. Entre 107 000 et 170 000 séjours hospitaliers liés à la BPCO ont été comptabilisés en 2017 selon l’Inserm, qui rappelle que plus de 80 % des cas sont attribuables au tabagisme actif ou passif, et que la mortalité stagne malgré les progrès thérapeutiques, faute de diagnostics posés assez tôt.

À l’échelle mondiale, l’écart devient un marché. Les deux tiers des cas resteraient non diagnostiqués au Royaume-Uni, une proportion qui grimperait à 90 % en Chine, où l’on estime la population concernée à près de 100 millions de personnes. Encore faut-il transformer ce potentiel en équipements installés, face à des positions solidement tenues.

Les positions installées qu’il reste à déloger

La concurrence de TidalSense n’a pas la forme d’un rival direct. Elle prend celle d’un parc de spiromètres déjà amorti, de référentiels cliniques nationaux construits autour du volume expiratoire maximal en une seconde, et de circuits de remboursement qui diffèrent d’un système de santé à l’autre. S’y ajoute un raccourci cognitif tenace chez les praticiens, celui qui associe automatiquement symptômes respiratoires et tabagisme, et qui laisse passer les profils atypiques. Pendant que les grands laboratoires discutent un projet de fusion sans précédent, la bataille du diagnostic se joue à l’échelle du cabinet.

L’argument technique de la société tient dans une forme de sobriété assumée. Ses algorithmes de classification restent délibérément peu complexes, la direction refusant de déployer des modèles opaques dans un usage médical. Ce choix pèse lourd au moment des évaluations réglementaires, où la traçabilité d’une décision algorithmique conditionne l’accès au marché européen comme américain, deux zones que les 19 millions de dollars levés en juillet doivent précisément servir à ouvrir.

L’asthme de l’enfant comme prochain terrain

La société ne cache pas son intention de porter la même approche vers l’asthme pédiatrique, un domaine que sa dirigeante décrit comme largement dépourvu d’outils fiables. Faire réaliser une spirométrie à un enfant relève de l’exploit, et un enfant sur onze est asthmatique au Royaume-Uni, contre un adulte sur douze.

Reste une question que le dispositif ne tranche pas à lui seul. Un test de 75 secondes ne produit de la valeur que si le système de soins accepte de réorganiser ses parcours autour de lui, en confiant l’examen à des professionnels non spécialisés et en révisant les nomenclatures de remboursement. La technologie a pris de l’avance sur les circuits administratifs, et l’écart se comblera au rythme des payeurs, pas des ingénieurs.

Pour les industriels européens du dispositif médical, l’épisode dit quelque chose d’utile sur la fenêtre qui s’ouvre. Les gains promis ne portent plus sur la précision d’un capteur mais sur le temps de personnel soignant libéré, un argument que les acheteurs hospitaliers savent chiffrer. C’est sur ce terrain, et non sur celui de la performance pure, que se jouera la prochaine vague de contrats en Europe.


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