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Tondre une pelouse, promener un chien, dépanner un voisin sur son ordinateur : le petit boulot d’adolescent existe depuis toujours, mais il s’est tenu à l’écart de l’économie des plateformes. TaskRabbit, Fiverr ou Airtasker imposent tous 18 ans à l’inscription, ce qui laisse cette activité se dérouler de gré à gré, en liquide, sans traçabilité ni assurance.
Un lycéen londonien de 14 ans, Sasha Bagrov, a construit l’outil qui manquait. Sa plateforme KidsHustle met en relation des adolescents et des donneurs d’ordre locaux, avec les parents dans la boucle à chaque étape. Elle pose une question que les régulateurs européens n’ont pas encore vraiment tranchée : peut-on industrialiser le travail des mineurs sans en dégrader la protection ?
Cinq ans de code avant le premier utilisateur
Sasha Bagrov code depuis l’âge de 9 ans et avait déjà publié un logiciel sur l’App Store à 12 ans. Élève de Year 10 à la Hampton School, dans l’ouest de Londres, il a passé près de trois ans à bâtir KidsHustle avant son lancement en avril 2026, en développant l’essentiel de la plateforme lui-même, avec l’appui ponctuel d’un ami sur la partie serveur.
Le déclencheur tient en une scène ordinaire. Deux adolescents sonnent chez ses parents pour proposer de laver la voiture ; ils sont seuls, encaissent en espèces, et personne ne sait où ils se trouvent. Le constat a nourri un cahier des charges qui place la sécurité au centre du produit plutôt qu’en option.
Le rythme de développement suit celui de l’année scolaire. Pendant les périodes de cours, l’avancement ralentit et se tasse sur les soirées, les week-ends et les trajets en car scolaire. Cette contrainte, qui ferait fuir n’importe quel investisseur en phase d’amorçage classique, a produit un produit longuement itéré avant sa première mise en ligne.
Un marché de 1,2 milliard de livres jamais plateformisé
KidsHustle vise les 3,6 millions d’adolescents britanniques âgés de 13 à 17 ans, un vivier qui représente selon l’entreprise un marché de petits travaux estimé à 1,2 milliard de livres. La particularité de ce segment est qu’aucune plateforme d’envergure ne le sert, non par désintérêt commercial, mais parce que l’ouvrir suppose de traiter des données de mineurs et d’assumer une responsabilité que les acteurs installés ont préféré éviter.
Les points d’entrée existants sont d’une nature très différente : groupes WhatsApp, fils Telegram, annonces de quartier. Ils fonctionnent, mais sans vérification d’identité, sans traçabilité des paiements et sans recours en cas de litige. Se positionner sur ce vide revient à transformer une contrainte réglementaire en barrière à l’entrée, logique bien connue des services financiers.
Quand la sécurité devient le produit lui-même
L’architecture de KidsHustle enchaîne les points de contrôle du dépôt de l’annonce jusqu’au paiement, et l’entreprise indique n’avoir recensé aucun incident de sécurité depuis avril 2026. Le parcours se décompose ainsi :
- le donneur d’ordre crée un compte vérifié via Stripe, avec contrôle d’identité, et publie une mission décrivant la tâche, la rémunération et le lieu ;
- l’adolescent consulte les missions proches sur une carte, mais sa candidature passe d’abord par l’approbation de son parent ;
- le donneur d’ordre ne découvre le profil, ses statistiques et ses évaluations qu’après ce feu vert parental ;
- à l’arrivée sur place, le jeune scanne un QR code propre au donneur d’ordre, ce qui déclenche le partage de position en direct avec son parent pendant toute la mission ;
- le paiement, placé sous séquestre, n’est libéré qu’à la fin, avec des photos du travail réalisé et une attestation réutilisable dans un CV.
Le modèle économique découle de cette architecture : la commission est prélevée sur le donneur d’ordre, en supplément du prix affiché, si bien que l’adolescent perçoit exactement la somme annoncée. Une fonction d’alerte en cas de sortie d’un périmètre défini est annoncée, et un bouton d’appel d’urgence est déjà intégré à l’application.
Un modèle d’IA en portier des annonces
Le filtrage des missions repose sur un modèle génératif. Chaque annonce publiée est soumise à Google Gemini, qui évalue si la tâche convient à la tranche d’âge visée. Une demande d’aide au déménagement adressée à des jeunes de 14 ans peut ainsi être refusée au motif du port de charges lourdes jugé inadapté à cet âge.
Le choix du modèle n’est pas neutre. Des systèmes moins contextuels avaient été employés auparavant, avec des résultats jugés insuffisants sur des risques évidents pour un humain. La livraison de colis en est l’exemple type : rien ne garantit ce que contient le paquet, et seul un modèle capable de saisir ce contexte écarte ce type de mission.
Le volet données obéit à des exigences plus strictes que la moyenne des applications grand public. L’entreprise déclare avoir conduit une analyse d’impact relative à la protection des données et se conformer au RGPD ainsi qu’au Children’s Code de l’autorité britannique, ce qui suppose de minimiser les données collectées auprès des mineurs et de bannir les interfaces conçues pour capter l’attention.
Le règlement européen fixe par défaut à 16 ans l’âge du consentement numérique autonome, tout en laissant les États membres l’abaisser jusqu’à 13 ans. Cette latitude explique qu’une plateforme destinée aux adolescents ne puisse pas se dupliquer telle quelle d’un pays à l’autre, chaque marché imposant son propre seuil et ses propres formalités parentales.
Ce qu’un tel service devrait affronter en France
La transposition française du dispositif se heurterait d’abord au droit du travail. L’article L.4153-1 du code du travail fixe l’âge minimum d’admission au travail à 16 ans, avec une dérogation pour les 14 à 16 ans limitée aux travaux légers pendant des vacances scolaires d’au moins quatorze jours, à condition que le jeune conserve un repos continu couvrant au moins la moitié des congés.
Les obligations de forme sont tout aussi structurantes : durée de travail plafonnée à 35 heures par semaine et 7 heures par jour pour cette tranche d’âge, autorisation parentale écrite, et information de l’inspection du travail au moins quinze jours avant le début du contrat. Une plateforme française devrait intégrer ces déclarations dans son parcours produit, là où la version britannique se contente d’un accord parental dans l’application.
S’y ajoute le volet données, où la France a retenu 15 ans comme âge du consentement numérique, en dessous duquel l’accord doit être donné conjointement par le mineur et le titulaire de l’autorité parentale. Le fondateur, lui, décrit un cadre juridique qui ignore largement les entrepreneurs de son âge.
Nous voulons combler ce vide. Certains adolescents veulent gagner de l’argent, devenir entrepreneurs et créer des entreprises, mais juridiquement, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Il y a trop d’obstacles.
Sasha Bagrov, fondateur de KidsHustle, entretien accordé à Tech.eu le 21 août 2026
Une levée de 500 000 livres et des examens à passer
KidsHustle cherche aujourd’hui 500 000 livres en pré-amorçage pour recruter et atteindre la rentabilité. La croissance se fait pour l’instant de manière organique et par un mécanisme d’acquisition croisée : les adolescents arrivent en premier, puis font venir leurs parents, qui deviennent les donneurs d’ordre. Ce couplage entre offre et demande, rare dans les places de marché à leurs débuts, est ce qui intéressera le plus les investisseurs.
Le statut de mineur reste l’obstacle le plus concret, jusqu’à l’anecdote : le fondateur a été exclu de LinkedIn pour âge insuffisant. D’autres avant lui ont montré qu’on pouvait bâtir deux applications rentables sans capital-risque, et l’histoire récente rappelle ce qui se passe quand une plateforme se met à jouer le rôle du régulateur. Reste à voir si un service de cette nature peut franchir la Manche sans se heurter aux règles européennes de consentement en ligne, autrement plus exigeantes que l’approbation d’un parent dans une application.

