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Il a quitté la France il y a plus de vingt ans, mais son entreprise porte encore l’empreinte d’un ingénieur formé à Centrale Paris. À la tête de Datadog, plateforme new-yorkaise devenue incontournable dans la surveillance des systèmes informatiques, Olivier Pomel dirige l’un des plus grands succès de la tech française hors de France. L’observabilité, ce métier qui consiste à mesurer en temps réel la santé des applications et des infrastructures cloud, est devenue vitale à l’heure où presque tout repose sur du logiciel.
Le 6 août 2026, Datadog a publié des résultats trimestriels spectaculaires, aussitôt suivis d’une chute de 15,6 % du titre en Bourse. Ce grand écart résume la position singulière de son fondateur : patron d’une machine à croissance que les marchés jugent pourtant à l’aune de promesses toujours plus hautes. Jusqu’où un ingénieur français peut-il porter un géant coté au Nasdaq ?
D’une chambre new-yorkaise à la cote du Nasdaq
Rien ne prédestinait Olivier Pomel à régner sur un pan de l’informatique mondiale. Diplômé de Centrale Paris en informatique, il compte parmi les auteurs originels du lecteur multimédia libre VLC, avant de rejoindre IBM puis la société new-yorkaise Wireless Generation, où il fait grandir une équipe technique de quelques ingénieurs à une centaine.
C’est là qu’il croise Alexis Lê-Quôc, autre Français passé par Centrale. En 2010, les deux hommes fondent Datadog depuis une chambre d’appartement à New York, avec une intuition simple : les équipes qui exploitent le cloud ont besoin d’un tableau de bord unique pour comprendre ce qui se passe dans leurs systèmes. L’idée arrive au moment précis où le cloud décolle, et l’entreprise épouse cette vague sans jamais la lâcher.
Neuf ans plus tard, Datadog entre au Nasdaq. En 2020, ses deux cofondateurs deviennent milliardaires, consécration d’un parcours déjà distingué en 2018 par le prix Entrepreneur de l’année décerné par le cabinet EY. Le duo n’a jamais renié sa culture d’ingénieurs, restée le socle d’une entreprise qui emploie aujourd’hui des milliers de personnes à travers le monde.
Un trimestre qui rassure et inquiète à la fois
Les chiffres du deuxième trimestre 2026 disent la vigueur du modèle. Le chiffre d’affaires a bondi de 36 % sur un an pour atteindre 1,12 milliard de dollars, tandis que la base de gros clients, ceux qui dépensent plus de 100 000 dollars par an, est passée d’environ 3 850 à près de 4 720 en douze mois. Le groupe a dégagé 279 millions de dollars de trésorerie disponible, preuve d’une rentabilité désormais bien installée.
Pour l’ensemble de 2026, Datadog vise entre 4,45 et 4,47 milliards de dollars de revenus, avec une marge opérationnelle ajustée d’environ 23 %. Des perspectives enviables, et pourtant le marché a sévèrement corrigé le titre : la moindre inflexion de trajectoire suffit à inquiéter des investisseurs qui payent déjà très cher la croissance à venir.
Nos clients conçoivent et déploient avec l’intelligence artificielle, et ils utilisent la plateforme Datadog pour observer, sécuriser et agir sur leurs solutions dopées à l’IA.
Olivier Pomel, cofondateur et PDG de Datadog, dans le communiqué de résultats du deuxième trimestre 2026, le 6 août 2026
Ce décalage entre fondamentaux et cours de Bourse est le lot des valeurs de croissance, mais il place le dirigeant sous une pression continue. Car c’est sur l’intelligence artificielle que se jouera la prochaine étape, et Olivier Pomel le sait mieux que personne.
L’IA, moteur et juge de sa stratégie
Datadog s’est positionné très tôt comme l’outil de surveillance des applications dopées à l’IA, un pari technologique qui commence à payer. Plusieurs signaux confirment cette bascule au deuxième trimestre :
- plus de 750 clients utilisent déjà la plateforme pour surveiller leurs systèmes d’intelligence artificielle ;
- les dix premiers laboratoires mondiaux d’IA figurent tous parmi ses clients ;
- le groupe a lancé ses propres agents, Bits Code, Bits Chat et Bits Agent Builder, pour automatiser le diagnostic des incidents ;
- la croissance des revenus non liés à l’IA reste soutenue, à un rythme proche de 30 %.
Cette dépendance croissante à la vague IA est aussi un facteur de fragilité : si les budgets des grands laboratoires se contractaient, Datadog en ressentirait vite le contrecoup. La question rejoint celle, plus large, des économies promises par l’IA que beaucoup d’entreprises peinent encore à matérialiser. La surveillance des agents autonomes devient un marché à part entière, et l’entreprise entend en écrire les règles.
Une concurrence qui ne désarme pas
Le succès de Datadog aiguise les appétits. Splunk, désormais dans le giron de Cisco, dispose de la force de frappe d’un géant du réseau, quand New Relic et Dynatrace se disputent le même terrain de l’observabilité applicative. Les hyperscalers restent la menace la plus sérieuse, avec les outils intégrés d’Amazon, Microsoft et Google, souvent moins riches mais adossés à leurs propres clouds.
Face à eux, l’atout de Datadog tient à sa plateforme unifiée, qui agrège journaux, métriques et traces là où les concurrents empilent des produits séparés. Cette intégration explique la fidélité de clients qui, une fois installés, élargissent leur usage, un moteur de croissance que la firme surveille de près à l’heure où l’industrialisation de l’IA en entreprise multiplie les systèmes à superviser. Le verrouillage par la commodité reste sa meilleure protection.
Ce que Pomel pourrait tenter ensuite
La trajectoire dessinée par Olivier Pomel est limpide : faire de Datadog la tour de contrôle de l’ère de l’IA, celle où chaque entreprise pilotera des flottes d’agents logiciels agissant sans supervision humaine constante. Sa feuille de route mise sur toujours plus d’autonomie confiée aux machines, ce qui suppose de nouveaux outils pour les encadrer.
Reste à savoir par quels moyens. Les acquisitions ciblées, dans la sécurité ou l’analyse de données, demeurent l’option la plus probable pour un groupe assis sur une trésorerie confortable. Sur ce terrain, la poussée des modèles européens comme Mistral pourrait rebattre les cartes de la souveraineté logicielle. Le vrai test sera de convertir l’engouement pour l’IA en revenus durables, bien au-delà de l’effet d’annonce.
Pour un ingénieur parti de presque rien à New York, l’enjeu dépasse désormais la seule performance financière. Il touche à la place qu’occupera la tech française dans une industrie où les infrastructures de surveillance pèsent autant que les modèles eux-mêmes, et où se joue une part de la crédibilité européenne face aux plateformes américaines.

