iPronics lève 107,6 millions d’euros pour faire passer les datacenters d’IA du cuivre à la lumière

La société valencienne iPronics boucle une série B de 107,6 millions d'euros avec NVIDIA à son tour de table, pour industrialiser la commutation optique dans les centres de données d'intelligence artificielle. Le financement européen amorce, les capitaux américains déploient.

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La facture énergétique et le câblage des centres de données consacrés à l’intelligence artificielle sont devenus un problème d’ingénierie à part entière. Dans ce contexte, la société espagnole iPronics vient d’annoncer une levée de 107,57 millions d’euros, soit 125 millions de dollars, en série B. L’opération porte le financement total de l’entreprise valencienne à 152,3 millions d’euros, environ 177 millions de dollars depuis sa création.

La commutation optique de circuits, spécialité d’iPronics, consiste à orienter la lumière d’un port à un autre sans jamais la reconvertir en signal électrique. Là où un commutateur classique décode puis réémet chaque paquet, un commutateur optique se contente de rediriger un faisceau, ce qui économise l’électronique et la consommation associées. La technologie n’est pas neuve dans les laboratoires ; ce qui l’est, c’est son arrivée en baie, à l’échelle des grappes de calcul. Qu’est-ce qui a fait basculer cette technologie du laboratoire au datacenter, et pourquoi maintenant ?

Un tour de table qui mêle fonds spécialisés et fabricant de puces

Le financement a été co-mené par Maverick Silicon et Light Street Capital. Le fait marquant tient à la présence de NVIDIA parmi les souscripteurs, aux côtés de Triatomic Capital, Bosch Ventures, Catalight Capital, du fonds du Conseil européen de l’innovation, du Tate Family Trust, de Fine Structure Ventures, d’Amadeus Capital Partners, de Build Collective et de Criteria Venture Tech. Voir le fournisseur des accélérateurs entrer au capital d’un équipementier réseau en dit long sur l’endroit où se situe désormais la contrainte.

La gouvernance évolue en conséquence. Manish Muthal, directeur général de Maverick Silicon, rejoint le conseil d’administration, accompagné de Geoffrey Tate, conseiller de Light Street Capital. Young Sohn, de Catalight Capital, qui pilote un fonds dédié aux infrastructures d’intelligence artificielle, devient conseiller de la société. Trois profils issus du semi-conducteur plutôt que du logiciel, ce qui reflète assez bien la nature industrielle du dossier.

Obtenir ce soutien de Maverick Silicon, Light Street Capital et NVIDIA renforce notre vision alors que nous faisons d’iPronics une nouvelle catégorie de leaders du réseau optique. Avec cet investissement, nous pouvons accélérer significativement notre commercialisation et garantir que les datacenters exploitent pleinement leurs processeurs graphiques sans compromis sur la performance.

Christian Dupont, directeur général d’iPronics, dans le communiqué de levée de fonds publié le 4 septembre 2026

Le message vise moins l’exploit technique que la capacité à livrer. La bascule se joue sur la production en volume, pas sur la démonstration en salle blanche.

Ce que promet le commutateur iPronics ONE

Le produit phare de la société est un commutateur optique montable en baie, conçu pour les grappes d’intelligence artificielle. Il apporte une connectivité optique programmable à l’intérieur d’une baie comme entre plusieurs baies, avec quatre fonctions que l’entreprise met en avant :

  • un contrôle intégré et une télémétrie qui remontent l’état des liens en continu ;
  • des interfaces de programmation permettant de reconfigurer la topologie en temps réel ;
  • un meilleur taux d’utilisation des processeurs graphiques, souvent laissés en attente par les liens saturés ;
  • une montée en capacité sans refonte coûteuse du réseau existant.

Cette liste décrit un positionnement plus qu’un catalogue. iPronics ne vend pas un composant à intégrer : la société livre une brique prête à insérer dans une architecture déjà déployée, ce qui abaisse la barrière d’adoption chez des exploitants qui ne réécrivent pas leur réseau tous les ans.

Le socle de cet ensemble reste la photonique sur silicium. Fabriquer les fonctions optiques sur des plaques de silicium permet de s’appuyer sur les chaînes de production existantes du semi-conducteur, plutôt que sur des procédés spécifiques et coûteux qui condamnent l’industrialisation.

Le cuivre atteint ses limites dans les grappes d’IA

L’argument technique tient en une phrase : à mesure que les grappes grossissent, les liaisons électriques coûtent trop cher en énergie et en encombrement. La transition du cuivre vers l’optique s’accélère sur les réseaux de montée en charge, ceux qui relient entre eux les accélérateurs d’un même ensemble de calcul, selon l’analyse que l’entreprise valencienne livre de son marché.

Ce diagnostic n’est pas isolé. Sur ce site, une jeune pousse suédoise a récemment levé 4 millions d’euros sur les puces photoniques en nitrure de silicium, avec le même constat de départ. Plusieurs équipes européennes attaquent le même goulet d’étranglement par des angles différents, ce qui est plutôt le signe d’un marché en formation que d’une redondance.

Une spin-off universitaire devenue dossier stratégique

iPronics a été fondée en 2019 comme essaimage de l’Universitat Politècnica de València. L’objectif affiché à l’époque était de sortir la photonique programmable des laboratoires pour l’amener dans des infrastructures optiques réelles, à grande échelle. Sept ans séparent le laboratoire du tour de table actuel, un délai conforme à ce que réclame la deeptech matérielle.

Le contexte concurrentiel s’est durci en quelques mois. NVIDIA, dont la position sur les accélérateurs lui donne un droit de regard sur toute la chaîne, a par ailleurs enrôlé six géants de la finance pour mobiliser plus de 500 milliards de dollars autour des infrastructures d’intelligence artificielle. Le même acteur finance la demande et prend part à l’offre, une configuration qui offre à iPronics un canal d’accès rare et une dépendance à surveiller.

D’autres levées européennes visent la même couche d’infrastructure sous d’autres angles, comme les 100 millions de dollars réunis par une société britannique pour affranchir les charges d’IA d’un modèle unique. La bataille se déplace vers ce qui relie les puces plutôt que vers les puces elles-mêmes.

Un financement européen, un déploiement américain

La structure du tour de table dessine un partage des rôles assez classique sur le continent. Le fonds du Conseil européen de l’innovation et Criteria Venture Tech, bras d’investissement lié au groupe catalan CriteriaCaixa, apportent l’ancrage local ; les fonds américains apportent le gros des 125 millions de dollars et l’accès aux clients. L’Europe amorce, les capitaux américains industrialisent : le schéma se répète dans la deeptech continentale.

La société ouvre d’ailleurs un bureau à Santa Clara, en Californie, et recrute pour renforcer sa stratégie produit, ses déploiements clients et ses partenariats d’infrastructure. Le centre de gravité commercial glisse vers les États-Unis pendant que la recherche et la production restent adossées à Valence, arbitrage que connaissent bien les entreprises européennes de semi-conducteurs.

Ce que la commercialisation devra démontrer

Le dossier iPronics pose une question que la levée ne tranche pas : une technologie validée en pilote tient-elle ses promesses quand elle passe à plusieurs centaines d’unités ? Les 107,57 millions d’euros servent précisément à répondre, en accélérant les déploiements commerciaux et en absorbant une demande que la société décrit comme croissante.

Pour les exploitants de datacenters, l’enjeu se chiffre en taux d’occupation des accélérateurs et en mégawatts. Un processeur graphique inactif parce que le réseau ne suit pas coûte le même prix qu’un processeur qui calcule. La commutation optique se vendra sur cette arithmétique, pas sur son élégance technique.

Reste l’inconnue européenne. Une entreprise valencienne financée en partie par Bruxelles, adossée à un fabricant américain de puces et installée en Californie pour vendre, illustre assez bien la difficulté du continent à retenir la valeur de ses essaimages universitaires. Le prochain tour de table dira où se situe le centre de décision, et c’est probablement l’indicateur le plus parlant à suivre dans les mois qui viennent.


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