Guillaume Gibault, le patron du Slip Français qui a fait entrer 7 260 particuliers à son capital

Le 14 juillet, Le Slip Français est entré sur Euronext Growth avec 7 260 actionnaires particuliers et une capitalisation de 19,2 millions d'euros. Guillaume Gibault a daté ses prochains produits et promis de doubler son chiffre d'affaires d'ici 2030.

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Le 14 juillet, pendant que le pays défilait, une marque de sous-vêtements sonnait la cloche chez Euronext à La Défense. Le Slip Français, fondé en 2011 par Guillaume Gibault, est devenu ce jour-là la troisième introduction en Bourse de l’année à Paris, sur le compartiment Euronext Growth réservé aux petites et moyennes valeurs. Le choix de la date n’a rien d’un hasard chez une maison qui a bâti sa notoriété sur le calembour patriotique.

Une introduction en Bourse consiste à ouvrir le capital d’une société au marché, en vendant des actions existantes, en en créant de nouvelles, ou les deux. Pour une PME industrielle de 21 millions d’euros de chiffre d’affaires, l’exercice reste rare : la cote parisienne accueille surtout des dossiers technologiques ou biotech, pas des ateliers de confection. Reste une question que l’opération pose frontalement : qu’est-ce qu’un fabricant de slips vient chercher sur un marché financier ?

Quinze ans à faire du sous-vêtement un sujet industriel

Guillaume Gibault a lancé sa marque en 2011 sur un pari que peu prenaient au sérieux : fabriquer en France un produit de grande consommation à bas prix unitaire, là où toute la filière avait délocalisé depuis vingt ans. L’humour potache a longtemps masqué la thèse industrielle, qui était pourtant le vrai sujet dès le départ.

Le dirigeant cumule aujourd’hui les fonctions de président-directeur général et de directeur créatif, aux côtés de Léa Marie, directrice exécutive. Le duo a resserré l’entreprise autour de trois magasins en propre après une rationalisation, et 70 % des salariés figurent au capital avant même l’arrivée du marché. La structure ressemble davantage à une coopérative industrielle qu’à une marque de mode.

Le contexte, lui, ne s’est pas amélioré. Malgré des investissements records, la France continue de perdre des usines, et le textile figure parmi les filières les plus abîmées. Ouvrir un atelier en Seine-Saint-Denis en 2026 relève d’un choix assumé, pas d’un effet d’aubaine.

Le virage de 2024, prix divisés par deux et volumes multipliés par quarante

Le tournant date du printemps 2024. La société a divisé par deux ses tarifs de vente au public pour aller chercher un vivier de consommateurs qu’un slip à prix premium n’atteignait pas. Pour absorber la baisse, les quantités produites sont passées de 10 000 à 400 000 pièces, avec une internalisation d’une partie de la confection dans une usine baptisée Bonne Nouvelle, à Aubervilliers.

Le pari a tenu. L’exercice 2025, présenté comme une année de transition, s’est soldé par un résultat net positif, et l’entreprise revendique 21 millions d’euros de chiffre d’affaires pour un Ebitda de 10 %, soit 2,1 millions d’euros. Quatre millions d’euros de trésorerie ont été générés entre 2023 et 2025, selon les chiffres avancés par la direction à BFM Bourse. C’est cette rentabilité avérée qui a rendu la cotation défendable.

Ce que l’opération du 14 juillet a réellement rapporté

Le détail de l’introduction mérite d’être lu de près, parce qu’il dit où va l’argent et d’où il vient :

  • un prix d’introduction fixé le 19 juin à 14,80 € par action, valorisant la société 19,2 millions d’euros sur la base de 1 299 152 actions après opération ;
  • un montant brut total de 13,75 millions d’euros, après exercice partiel d’une clause d’extension d’un million ;
  • 5 millions d’euros d’augmentation de capital, seule fraction qui entre réellement dans les caisses de l’entreprise ;
  • 8 millions d’euros de cession de titres existants par les fonds 360 Capital Partners et Experienced Capital, présents depuis dix à onze ans ;
  • un placement global de 8,11 millions auprès des institutionnels, contre 5,64 millions pour l’offre à prix ferme ouverte au public.

Les 5 millions d’argent frais sont destinés à des investissements industriels, davantage de mètres carrés et une équipe étoffée, avec l’objectif affiché de doubler le chiffre d’affaires d’ici 2030. L’essentiel du montant lève surtout une hypothèque, celle du capital-investissement arrivé au bout de son horizon.

Sept mille deux cent soixante particuliers, un choix qui engage

La singularité de l’opération est ailleurs que dans les montants. Gibault et Léa Marie ont réclamé aux fonds de leur laisser la place de faire entrer des actionnaires individuels, et l’appétit avait été mesuré avant : une levée obligataire menée en 2023 sur la plateforme Lita avait déjà rassemblé 2 442 investisseurs particuliers, frustrés de ne pas pouvoir convertir en actions. Un sondage YouGov de fin 2025 a chiffré l’intention à 40 % de personnes prêtes à investir si la marque ouvrait son capital.

Le résultat dépasse le symbole. Le tour de table compte désormais des institutionnels, mais aussi des industriels du secteur comme FIM, Femilux et Chantelle, dont la présence vaut caution technique autant que financière pour un acteur du textile fabriqué en France.

Nous allons faire rentrer 7 260 investisseurs particuliers au capital, ce qui constitue une importante opération. Nous allons évangéliser les Français via cette opération, leur permettre d’ouvrir un compte en Bourse, un plan d’épargne en actions.

Guillaume Gibault, président-directeur général du Slip Français, entretien à BFM Bourse, 14 juillet 2026

La formule est révélatrice de sa méthode. Le dirigeant ne vend pas une action, il vend une adhésion, comme il vendait un slip patriotique il y a quinze ans. Ces 7 260 actionnaires sont aussi 7 260 clients et autant de prescripteurs, ce qui règle une part du budget marketing par le haut du bilan.

Jeans, sacs à dos, linge de lit : le calendrier posé

Les annonces sont datées, ce qui est rare et engage. Le produit du placement doit financer des jeans en 2027, des sacs à dos en 2028 et du linge de lit en 2029. La logique est celle du réachat : des produits de grande consommation que l’on sait automatiser, comme la marque l’a déjà fait du slip au T-shirt.

Le vrai relais est le business to business. La direction vise les enseignes parties acheter au Portugal, en Italie ou en Espagne pour des raisons de compétitivité-prix, avec un argument chiffré : un T-shirt proposé à 7,90 €, présenté comme le même prix qu’au Portugal. La bataille se joue au centime, pas sur le drapeau.

Le calendrier croise un mouvement réglementaire favorable. L’Europe durcit sa position sur les flux à bas coût, et l’étau qui se resserre sur les petits colis venus d’Asie change lentement l’équation pour les producteurs européens. Un fabricant français n’a pas à attendre que ses concurrents disparaissent, mais l’écart de coût se réduit à la marge.

Reste l’exécution, qui n’a rien d’acquis. Passer du sous-vêtement au jean suppose d’autres machines, d’autres tissus, d’autres fournisseurs, et le denim est l’un des segments les plus capitalistiques du textile. Cinq millions d’euros financent une usine étendue, pas une filière.

Ce que la cotation va lui coûter

Un dirigeant coté ne dispose plus de son calendrier. Le Slip Français devra publier des comptes semestriels, tenir une communication financière et expliquer chaque écart de trajectoire à des milliers de porteurs qui ont acheté une histoire autant qu’un titre. La première séance a vu l’action prendre 2 % à 15,10 € pendant que le CAC 40 reculait de près d’un point ; cette indulgence ne durera pas au-delà du premier avertissement.

L’enjeu dépasse une marque de sous-vêtements. Peu de PME industrielles françaises tentent la cote, et d’autres candidats l’abordent par le haut, à l’image de la deep tech française qui vise le Nasdaq. Si Gibault tient son doublement de chiffre d’affaires d’ici 2030, il aura démontré qu’un atelier d’Aubervilliers peut se financer sur les marchés comme une start-up. Dans le cas contraire, la démonstration servira d’argument à ceux qui pensent que l’industrie légère n’a plus sa place dans un pays à ce niveau de coûts.


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