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La performance environnementale d’un immeuble de bureaux n’est plus une affaire de conviction : elle se mesure, se déclare et pèse désormais sur sa valeur de marché. Fondée en 2014, Deepki s’est imposée comme la référence européenne de la donnée ESG appliquée à l’immobilier tertiaire, ce métier qui consiste à collecter, fiabiliser puis analyser les consommations d’un parc pour en piloter la trajectoire énergétique et carbone. Le bâtiment pesant près de 37 % des émissions mondiales de CO2 selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, l’enjeu déborde largement la simple conformité.
Le 30 juillet 2026, la société parisienne a franchi une nouvelle étape en rachetant la jeune pousse britannique Camion, spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à l’électrification des bâtiments. L’opération, quatrième acquisition du groupe depuis 2022, prolonge une stratégie de croissance externe entièrement tournée vers la technologie. Comment une entreprise née à Paris est-elle devenue un consolidateur européen capable d’imposer le tempo de tout un marché en formation ?
Un rachat pour accélérer sur l’intelligence artificielle
Camion, fondée en 2023 à Londres, mobilise l’IA agentique et des modèles financiers prédictifs pour optimiser la transition des portefeuilles immobiliers vers l’électrification. En l’absorbant, Deepki nourrit son propre AI Lab et se dote d’un levier pour aider les investisseurs à traduire leurs objectifs RSE en résultats financiers mesurables, en réduisant les factures énergétiques et en sécurisant l’approvisionnement électrique de leurs actifs.
Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé, ce qui reste habituel pour ce type d’acquisition de talents et de technologie. Deepki revendique aujourd’hui 600 clients, parmi lesquels Generali Real Estate, PGIM, Swiss Life Asset Managers ou l’État français, et près de 65 millions d’euros de revenus récurrents annuels engrangés l’an passé, un socle qui finance sa politique d’acquisitions.
Cette acquisition représente une étape clé, entièrement dédiée à la réussite de nos clients. En couplant les modèles d’électrification éprouvés de Camion à notre AI Lab, nous créons un avantage technologique immédiat.
Vincent Bryant, cofondateur et directeur général de Deepki, dans Maddyness, le 30 juillet 2026
Derrière la formule commerciale, l’ambition est claire : faire de l’IA le prochain terrain de différenciation d’un secteur où la donnée brute s’est banalisée. Reste que cette course à la technologie ne s’improvise pas, et Deepki l’a bâtie rachat après rachat.
Quatre acquisitions en quatre ans
La montée en puissance du groupe doit beaucoup à une série d’opérations ciblées, chacune ajoutant une brique à la plateforme. Depuis 2022, Deepki a bouclé quatre acquisitions structurantes :
- Fabriq, concurrent britannique du logiciel ESG immobilier, racheté en 2022 pour prendre pied outre-Manche ;
- Nooco, filiale de Vinci Energies dédiée à l’empreinte carbone, absorbée en 2023 ;
- Sobre Énergie, cabinet de conseil en efficacité énergétique, intégré au début de 2026 ;
- Camion, spécialiste londonien de l’IA agentique, acquis le 30 juillet 2026.
Cette cadence a été rendue possible par une levée de 150 millions d’euros bouclée en 2022, l’une des plus importantes du secteur en Europe. Loin de disperser ses moyens, le groupe a privilégié des cibles complémentaires plutôt que des paris opportunistes, en cohérence avec sa feuille de route produit.
Des atouts bâtis sur la donnée et la réglementation
Le premier actif de Deepki reste sa base de données, alimentée par des années de collecte sur des dizaines de milliers d’immeubles. Cette masse d’informations nourrit des comparaisons de marché que peu d’acteurs peuvent égaler, et c’est elle qui rend son intelligence artificielle crédible : sans donnée fiable, un modèle prédictif ne vaut rien.
Le calendrier réglementaire joue aussi en sa faveur. Entre la simplification du reporting de durabilité et les obligations du décret tertiaire, qui impose au parc de bureaux une baisse de 40 % de sa consommation d’ici 2030, les gestionnaires d’actifs sont contraints de mesurer pour agir. La contrainte légale se transforme en marché pour qui sait outiller cette obéissance.
La promesse de Deepki tient dans cette bascule : passer du constat à la décision. La plateforme ne se contente pas de noter un bâtiment, elle hiérarchise les travaux, chiffre le retour sur investissement et sécurise la trajectoire énergétique, y compris face à l’ajustement carbone aux frontières. Vendre de la conformité ne suffit plus : il faut vendre de la valeur financière.
Une concurrence mondiale qui s’intensifie
Le succès de Deepki attire, et le terrain se peuple. Face à lui, l’américain Measurabl a levé des centaines de millions de dollars pour équiper le marché nord-américain, tandis que des acteurs comme Sweep ou Watershed élargissent la mesure carbone à tous les secteurs. La bataille se joue sur la profondeur de la donnée autant que sur l’interface.
Les cabinets de conseil traditionnels et les grands éditeurs de logiciels immobiliers avancent eux aussi leurs pions, en intégrant des modules ESG à des suites déjà installées chez les foncières. L’avantage de Deepki reste son ancrage exclusif dans l’immobilier et sa couverture européenne, mais rien n’y garantit une rente durable dans un marché aussi mouvant.
Le mouvement de concentration s’accélère d’ailleurs des deux côtés de l’Atlantique : les rapprochements se multiplient, les valorisations grimpent et les investisseurs cherchent des plateformes capables de couvrir tout le cycle, de la collecte de données jusqu’à l’exécution des travaux. Dans ce paysage, la taille critique devient un argument de survie autant qu’un levier de croissance, ce qui éclaire la boulimie d’acquisitions du champion français.
Ce que la consolidation prépare au marché
La trajectoire de Deepki dessine un scénario que l’immobilier tertiaire connaîtra de plus en plus : celui d’une plateforme unique où la donnée, l’analyse et la décision d’investissement se rejoignent. En absorbant une brique d’IA agentique, le groupe parie sur un basculement où le logiciel ne conseille plus seulement, il arbitre.
Pour les dirigeants de foncières et les gestionnaires d’actifs, la question n’est plus de savoir s’il faut mesurer, mais avec quel outil piloter une valeur immobilière désormais indexée sur sa performance environnementale. La prochaine étape se jouera sur la capacité de ces plateformes à prouver, chiffres à l’appui, qu’un bâtiment sobre rapporte davantage qu’il ne coûte.

