Artur Kiulian, le fondateur ukrainien qui fait simuler aux entreprises des centaines d’avenirs

Ce fondateur ukrainien vend aux directions générales des simulations de leur propre marché, jusqu'à 480 scénarios pour un seul arbitrage. Parti de la réponse humanitaire à l'invasion de son pays, il vise désormais les entreprises que l'instabilité prend de court.

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Une prévision unique n’a plus guère de valeur pour un dirigeant. La Banque de France elle-même a cessé d’en publier une seule : ses projections de mars 2026, finalisées après le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, retiennent un scénario central à 0,9 % de croissance et un scénario sévère qui la ramène à 0,3 % avec une inflation à 3,3 %. Trois trajectoires plutôt qu’un chiffre.

Artur Kiulian pousse ce raisonnement jusqu’à son terme commercial. Ce fondateur ukrainien vend aux entreprises une plateforme, Principle, qui construit des jumeaux numériques de leurs concurrents, de leurs régulateurs et des forces de leur marché, puis déroule des centaines de futurs possibles pour éprouver leurs décisions. La simulation stratégique n’a rien d’inédit, les grands groupes pétroliers la pratiquent depuis les années 1970. Reste à savoir ce qui change quand elle devient un logiciel accessible à autre chose qu’une multinationale.

De Vinnytsia à la Californie, un parcours dicté par la fuite des capitaux

Originaire de Vinnytsia, dans le centre de l’Ukraine, Artur Kiulian s’est lancé dans l’entrepreneuriat en 2014, l’année de la première offensive russe. Le capital quittait alors le pays et aucun financement local n’était accessible. Il a suivi les capitaux jusqu’aux États-Unis, où deux associés américains l’ont convaincu de monter un studio de création d’entreprises.

Le modèle, qu’il décrit comme une chaîne de montage à start-up, va plus loin qu’un incubateur classique : le studio construit lui-même les produits. Plus de 65 sociétés sont sorties de cet atelier, un volume qui relève davantage de l’industrialisation méthodique que du coup de génie isolé.

Cette trajectoire rappelle celle d’autres entrepreneurs ukrainiens qui ont bâti à distance de leur pays d’origine, comme ce fondateur de Kyiv devenu rentable sans capital-risque. La contrainte y façonne la méthode autant que l’ambition, et elle explique en partie ce qui va suivre.

La crise comme laboratoire

Le tournant se joue hors du monde des affaires. Entre 2020 et 2022, Artur Kiulian construit des dispositifs d’intelligence artificielle destinés à absorber des chocs que personne n’avait anticipés, et c’est de cette expérience que naîtra Principle. Quatre jalons résument cette séquence.

  • Un appel à mobiliser l’IA contre la pandémie, lancé pendant le confinement, réunit 1 500 data scientists en deux semaines et vaut au projet une couverture du Wall Street Journal ;
  • La démarche débouche sur une structure à but non lucratif dédiée à une infrastructure d’IA capable de répondre à une crise future, quelle qu’elle soit ;
  • Lors de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, cette infrastructure est déployée dans les premières heures, d’abord pour les évacuations, puis pour l’hébergement et l’aide humanitaire ;
  • Devant des dizaines de milliers de demandes impossibles à traiter humainement, l’équipe bascule sur un tri automatisé et des systèmes d’aide à la décision, jusqu’à obtenir de Nvidia le don de supercalculateurs.

Le modèle économique, lui, ne suivait pas. Le soutien public américain à l’Ukraine reculait au moment où le marché de l’IA absorbait toutes les ressources disponibles, et les processeurs graphiques étaient vendus deux ans à l’avance. Le cadre de Nvidia qui l’avait aidé lui a conseillé de créer une entreprise et a signé le premier chèque d’amorçage.

De Dubaï à Shell, la bascule vers la stratégie d’entreprise

Le passage au privé n’a pourtant rien eu d’immédiat. En 2025, Artur Kiulian partage son temps entre l’Ukraine, qu’il décrit comme un marché d’impact social sans argent, et le Golfe, où il contribue à des stratégies nationales au Qatar et en Arabie saoudite. La Dubai Future Foundation l’invite fin 2025 à déployer ses simulations de décision publique pour le gouvernement local.

La rencontre décisive a lieu en marge de ce travail, lorsque des interlocuteurs lui font remarquer que Shell pratique cet exercice depuis des décennies. Une démonstration au groupe anglo-néerlandais révèle qu’une centaine de personnes y accomplissent manuellement la même tâche, et débouche sur une proposition de collaboration assortie d’une seule réserve : ne pas vendre l’outil à BP. Principle est lancée en janvier et lève 2,5 millions de dollars en pré-amorçage dans la foulée.

Une machine à agir plutôt qu’une boule de cristal

Le fonctionnement repose sur un grand modèle de langage utilisé comme représentation compressée du monde, ancrée dans les conditions réelles du marché. Le système interroge chaque jumeau numérique sur ce qu’il ferait, puis avance pas à pas à mesure que les acteurs réagissent entre eux. La distinction avec la prévision est revendiquée par le fondateur lui-même.

Nous ne construisons pas vraiment une machine à prédire. Nous construisons une machine à agir.

Artur Kiulian, fondateur et directeur général de Principle, dans un entretien publié par le média européen Tech.eu le 28 août 2026

L’éditeur ukrainien MacPaw en fournit le cas d’usage le plus documenté. Cherchant à ordonner la croissance de cinq gammes de produits sur vingt-quatre mois, il a vu Principle cartographier plus de 500 directions stratégiques, exécuter 480 scénarios et modéliser 90 acteurs de marché en cinq semaines. L’option maximisant le revenu immédiat n’était pas celle qui produisait la meilleure valorisation à long terme, et l’entreprise suit désormais une cinquantaine de sujets concurrentiels en continu, avec des re-simulations mensuelles.

Ce que ses simulations disent de la contrainte électrique

La démonstration la plus parlante reste celle menée lors de la New York Tech Week, où Principle a simulé le marché de l’IA d’entreprise jusqu’à la mi-2028 sur 123 trajectoires plausibles, avec 74 jumeaux numériques et 19 forces de marché. Dans 110 de ces 123 trajectoires, la variable limitante n’était ni la qualité des modèles ni l’accès aux puces, mais l’électricité, les permis et les raccordements au réseau. Environ 110 GW de capacité ont été annoncés dans le monde pour 5 GW réellement en service.

Le cas français valide cette lecture point par point. D’après RTE, près de 18 GW étaient réservés en mai 2026 pour environ 80 projets de centres de données, contre 5 GW pour une quarantaine de projets fin 2024, alors que les demandes cumulées atteignent 28,6 GW. Les délais de raccordement s’échelonnent entre deux et sept ans, et les installations mises en service ces dernières années ne consomment en moyenne que 20 % de la puissance qu’elles avaient réservée.

Le gestionnaire de réseau envisage d’abandonner la règle du premier arrivé au profit d’une logique de maturité des projets, avec des critères tels que le foncier sécurisé ou les commandes d’équipements déjà passées. Les industriels de l’électrification ont saisi le signal avant les stratèges, à l’image de ce champion français qui capte la vague des centres de données. La simulation ne fait ici que formaliser un arbitrage physique, ce qui explique en partie sa crédibilité auprès des directions générales.

Le métier qu’il annonce et le marché qu’il vise

Artur Kiulian pronostique l’apparition d’un intitulé de poste, celui de concepteur d’avenirs, chargé d’aider les organisations à naviguer entre les futurs possibles, et il annonce vouloir en faire l’une des fonctions les plus recherchées d’ici deux à trois ans. Sa cible commerciale suivante est explicite : rendre l’outil abordable pour les jeunes entreprises, qu’il juge plus promptes que les grands groupes à changer de trajectoire. Le pari suppose de vendre à des structures qui n’ont ni budget de conseil ni direction de la stratégie, terrain sur lequel aucun éditeur de scenario planning ne s’est encore imposé.

Les scénarios extrêmes que ses propres simulations font remonter méritent au passage l’attention des dirigeants européens : une cascade d’agents autonomes dotés d’un accès aux systèmes financiers, ou un krach amplifié par les automates de marché. Ce sont exactement les événements que les entreprises n’auront pas préparés, au même titre que l’extension des sanctions européennes annoncée pour l’automne. La valeur d’une simulation se mesure au moment où elle se trompe, et c’est cette asymétrie que Principle devra démontrer pour dépasser le cercle des grands comptes.


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