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Souder deux pièces de métal est un geste industriel banal. Le faire à 500 kilomètres d’altitude, dans le vide, sur un objet qui file à plusieurs kilomètres par seconde, l’est beaucoup moins. C’est pourtant le métier que Guillaume Mohara a entrepris de créer en fondant ArcSpace en 2022, une société francilienne qui veut fabriquer et réparer directement en orbite.
Le principe tient dans un outil compact fondé sur le faisceau d’électrons de haute énergie, technique de soudage bien maîtrisée au sol et jusqu’ici jamais embarquée. Installé à bord d’un engin serviteur, il découpe, assemble et soude des matériaux sans produire de résidus dangereux. Il ne réclame ni interface standardisée ni point d’accroche prévu à l’avance, ce qui déplace complètement le problème.
La société a annoncé le 25 août 2026 une levée de plus de 2 millions d’euros. Derrière un montant modeste au regard des standards du spatial se loge une question de fond : que devient une industrie qui apprend à réparer ce qu’elle envoie ?
D’un atelier japonais à une machine-outil orbitale
Diplômé des Arts et Métiers et du Georgia Institute of Technology, Guillaume Mohara commence par un stage de fin d’études au Japon, dans une entreprise d’impression additive. Il y reste. Cinq années passées chez IHI Corporation, l’un des grands noms de l’ingénierie nippone, le spécialisent dans une technique très précise, la soudure par faisceau d’électrons.
L’idée d’ArcSpace naît là, d’une frustration que le dirigeant raconte volontiers. La taille des structures mises en orbite dépend de la place disponible sous la coiffe des lanceurs, contrainte physique et coûteuse. Assembler les éléments une fois là-haut lèverait la limite. Après un an de recherches sans trouver personne travaillant le sujet, il décide de monter sa propre société.
Les débuts sont modestes. Début 2025, ArcSpace employait quatre salariés, avait obtenu le soutien de Bpifrance et achevait un an d’accélération à l’ESA BIC Nord France, après un partenariat noué avec le laboratoire de physique des gaz et des plasmas de Paris-Saclay. Deux contrats de développement, l’un avec le CNES et l’autre avec l’ESA, lui ont apporté la crédibilité institutionnelle qui manque à la plupart des jeunes pousses du secteur.
Ce que le faisceau d’électrons change en orbite
Prolonger la vie d’un satellite ou le désorbiter suppose aujourd’hui des mécanismes de capture complexes, riches en points de défaillance et exigeant une standardisation des interfaces que le parc en service n’a jamais eue. Un engin qui tombe en panne ou vide ses réservoirs devient donc un déchet, quel qu’ait été son coût de fabrication. La technologie d’ArcSpace vise précisément les satellites jamais conçus pour être réparés.
Le procédé a passé des essais d’environnement spatial exigeants, vide poussé et vibrations mécaniques compris, et son caractère non contaminant a été validé avec l’appui de l’ESA. Reste l’épreuve décisive, celle du vol. Plus d’une douzaine d’entreprises commerciales ont déjà manifesté leur intérêt, selon la société.
Un tour de table de plus de 2 millions d’euros
Le tour a été mené par DEPO Ventures via son véhicule DEPO Ventures One, avec SCE Freiraum Ventures, IRDI Capital Investissement et un réseau français de business angels. Le produit de la levée est fléché sur quatre chantiers que l’entreprise a détaillés.
- Le renforcement de l’équipe, encore très réduite au regard des ambitions affichées ;
- La qualification du matériel de vol, préalable obligatoire à toute mission ;
- La préparation d’une première mission de démonstration visée en 2027 ;
- La commercialisation des premiers effecteurs de service en orbite à l’horizon 2028.
Le calendrier est serré mais lisible. La démonstration doit valider plus de cent secondes de soudage entièrement autonome à bord d’un engin spatial, ce que personne n’a encore réussi. La feuille de route s’étend ensuite à l’assemblage orbital et lunaire de grandes structures, puis à la fabrication en apesanteur.
Réparer ce qui n’a jamais été conçu pour l’être
Le discours du fondateur repose sur une opposition simple entre un modèle à usage unique et une économie de la réparation. L’argument n’est pas seulement environnemental : une infrastructure réparable modifie le calcul économique d’un opérateur, qui peut amortir un satellite plus longtemps ou corriger une défaillance au lieu de commander un remplaçant.
L’industrie spatiale fonctionne traditionnellement sur un modèle à usage unique. Quand une pièce lâchait ou qu’un satellite tombait en panne de carburant, une infrastructure valant des centaines de millions d’euros était perdue. Chez ArcSpace, nous pensons que la capacité à fabriquer, réparer et modifier des équipements directement en orbite est la seule façon de bâtir une économie spatiale durable et sûre.
Guillaume Mohara, directeur général et cofondateur d’ArcSpace, dans le communiqué annonçant la levée de fonds de la société, le 25 août 2026.
La formule éclaire aussi le positionnement d’ArcSpace, qui vend une machine-outil et non un service de remorquage. Là où les acteurs de la propulsion spatiale misent sur le déplacement des satellites, la société parie sur l’intervention physique. Les deux approches ne s’excluent pas et pourraient même se compléter au cours d’une même mission.
L’orbite basse se remplit plus vite qu’elle ne se vide
Le contexte donne du poids à ce type de promesse. D’après le rapport annuel sur l’environnement spatial publié par l’ESA le 1er mai 2026, les réseaux de surveillance suivent plus de 43 000 objets de plus de 10 centimètres, dont environ 9 300 charges utiles actives et plus de 2 000 étages de lanceurs abandonnés.
Les modèles statistiques de l’agence estiment à environ 1,2 million le nombre de fragments compris entre 1 et 10 centimètres, et à plus de 140 millions les débris de taille inférieure. Le risque de collision en orbite basse a progressé d’environ 20 % depuis 2024, une trajectoire que la multiplication des constellations n’inversera pas d’elle-même.
La Commission européenne a fait du service en orbite l’un des piliers de sa future économie spatiale, avec une mission pilote visée à l’horizon 2030. Les financements suivent, et ils attirent des acteurs venus de la défense comme du civil, dans un mouvement comparable à celui qui porte les champions européens de l’autonomie stratégique. Le calendrier institutionnel devient un argument commercial.
Ce que 2027 devra prouver
Le pari de Guillaume Mohara reste suspendu à une démonstration. Une machine-outil qui fonctionne au sol et un procédé qui tient en vol sont deux objets différents, et l’histoire du spatial est pleine de technologies élégantes que la mise en orbite a disqualifiées. Cent secondes de soudage autonome sont peu de chose et, dans le même temps, tout le sujet.
Le second obstacle est commercial. Les maîtres d’œuvre européens intègrent lentement des briques nouvelles dans des missions dont les cycles se comptent en années. Confier un satellite en service à un outil de soudage suppose un historique de vol que la société n’aura pas avant 2028, et une couverture assurantielle qui reste à construire.
Le mouvement dépasse pourtant le cas d’ArcSpace. Si l’intervention en orbite devient routinière, la conception des satellites changera à son tour, avec des architectures pensées pour être ouvertes, complétées, réparées. Cette bascule intéresse autant les assureurs que les industriels, et elle rejoint une génération d’ingénieurs européens qui construisent du matériel plutôt que du logiciel, des flottes de robots océaniques autonomes aux ateliers en apesanteur.

