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Dans un secteur logiciel où les géants américains dictent leur loi, une entreprise parisienne s’est hissée sans bruit au rang des poids lourds. Brevo, ex-Sendinblue, a bouclé fin 2025 une opération de 500 millions d’euros qui a propulsé sa valorisation au-delà du milliard, la faisant entrer dans le club fermé des licornes.
Sa promesse tient en une idée simple : réunir sur une seule plateforme l’e-mail, le SMS, WhatsApp, le chat, le CRM et l’automatisation, là où la plupart des entreprises jonglent avec des outils qui ne se parlent pas. Une brique centrale pour piloter la relation client, taillée d’abord pour les PME et le milieu de gamme.
Reste une question que se posent investisseurs et concurrents : une pépite française du logiciel peut-elle réellement bousculer Salesforce et HubSpot sur leur propre terrain ?
D’un outil d’emailing à une plateforme tout-en-un
L’histoire commence en 2012, quand Armand Thiberge fonde Sendinblue pour donner aux petites entreprises l’accès à des outils marketing puissants mais simples, jusque-là réservés aux grands comptes. Le service, longtemps cantonné à l’envoi d’e-mails, s’étoffe année après année jusqu’à changer de dimension.
Le changement de nom en 2023, de Sendinblue à Brevo, actait cette mue : le passage d’un simple outil d’emailing à une plateforme d’engagement client complète. Le cœur de la mission n’a pas bougé pour autant, celui d’aider des millions d’entreprises et d’associations à nouer des relations durables avec leurs clients. À cette trajectoire française fait écho celle d’autres champions du logiciel, à l’image de l’éditeur qui veut consolider le marché européen des ressources humaines.
Une levée qui rebat les cartes
Le tour de table de fin 2025 a fait entrer deux nouveaux actionnaires de premier plan, l’américain General Atlantic et le britannique Oakley Capital, tandis que Bpifrance et Bridgepoint restaient au capital en minoritaires. Partech, entré dès 2017, a lui soldé sa participation, bouclant un cycle d’investissement long de huit ans.
L’argent frais doit financer trois chantiers clairement identifiés : l’expansion aux États-Unis et de nouveaux investissements dans l’IA, ainsi qu’une politique d’acquisitions plus offensive. Depuis sa création, l’entreprise a déjà réalisé onze rachats pour intégrer des technologies différenciantes et gagner des parts de marché. Cette discipline la rapproche d’autres réussites tricolores, comme la licorne comptable qui vise le milliard d’euros de revenus récurrents en Europe.
Notre ambition reste inchangée : bâtir un leader européen du CRM d’envergure mondiale, capable de rivaliser avec les acteurs américains par l’excellence produit. Cette nouvelle étape va nous permettre d’accélérer notre feuille de route.
Armand Thiberge, fondateur et PDG de Brevo, lors de l’annonce de la levée de fonds, décembre 2025
Face à Salesforce, HubSpot et les autres
Le terrain de jeu de Brevo est l’un des plus disputés du logiciel. Ses rivaux directs alignent des noms qui pèsent lourd, et l’entreprise doit défendre une position singulière entre les mastodontes et les spécialistes :
- HubSpot et Salesforce Marketing Cloud, références du CRM et du marketing pour les grands comptes ;
- Klaviyo, Mailchimp et ActiveCampaign, très implantés sur l’e-commerce et l’automatisation ;
- Adobe Marketo, positionné sur le marketing des grandes organisations.
Face à eux, Brevo mise sur l’ampleur de ses canaux réunis, une prise en main pensée pour des équipes non techniques et un rapport fonctionnalités-prix accessible au milieu de gamme. S’y ajoutent un hébergement européen, une attention forte à la conformité et un statut de société à mission labellisée B Corp, arguments qui pèsent de plus en plus auprès des clients soucieux de gouvernance des données.
Cette différenciation par la simplicité et le prix reste sa meilleure arme pour grignoter un marché où les géants imposent des tarifs souvent hors de portée des petites structures.
Le pari de l’intelligence artificielle
L’entreprise a fait de l’IA le nerf de sa prochaine étape. Son laboratoire dédié, doté d’un plan spécifique de 50 millions d’euros, déploie déjà des agents pour le marketing, les ventes et le service client. Plus de la moitié des effectifs travaillent au produit et à la recherche, un ratio rare à cette échelle.
Le mouvement le plus stratégique tient à un connecteur qui relie nativement la plateforme aux assistants génératifs du moment, de ChatGPT à Claude en passant par Le Chat de Mistral. En s’arrimant à ces modèles plutôt qu’en tentant de les concurrencer, Brevo intègre les capacités d’IA au cœur de la création de campagnes et des flux de vente. Cette logique d’ouverture rappelle le pari de la licorne tricolore qui construit son modèle face aux géants de l’IA.
Cap sur les États-Unis
La cible ultime porte un nom : l’Amérique. Le marché nord-américain ne représente aujourd’hui que 15 % des revenus de Brevo, mais son dirigeant assume viser à terme la moitié de son chiffre d’affaires outre-Atlantique, à hauteur du poids de ce marché dans le total mondial. Pour y parvenir, l’entreprise prévoit d’y investir plus de 100 millions d’euros d’ici 2030.
Les chiffres donnent la mesure de l’ambition. Brevo a dépassé les 200 millions d’euros de revenus récurrents annuels en 2025, plus tôt que prévu, et vise le milliard d’euros à l’horizon 2030. Un rythme qui suppose de conquérir des clients là où la bataille est la plus rude, avec déjà quelque 600 000 entreprises utilisatrices dans le monde comme socle de départ.
Un test grandeur nature pour le logiciel européen
Le fossé reste immense. Salesforce vise à lui seul près de 42 milliards de dollars de revenus en 2026, une échelle sans commune mesure avec celle de la licorne parisienne. La partie ne se jouera pas sur le volume, mais sur la capacité de Brevo à transformer sa simplicité et son ancrage européen en avantage durable auprès du milieu de gamme.
Au-delà du cas d’une entreprise, c’est une question de souveraineté logicielle qui se pose : l’Europe peut-elle produire des plateformes capables de rivaliser avec les leaders américains sans renoncer à ses règles de gouvernance des données. La réponse se lira dans les prochains trimestres, sur le terrain où se décide vraiment la relation client des entreprises.

