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- Du logiciel norvégien à l’usine, un parcours en trois temps
- Un tour de table où les clients sont aussi les investisseurs
- Ce que le premier fonds a produit depuis 2022
- Deux premiers paris sur la machine autonome
- Un modèle qui interroge le capital-risque européen
- Ce que la proximité industrielle change pour les fondateurs
Lever un fonds d’amorçage consiste d’ordinaire à convaincre des institutionnels que l’on saura repérer les bonnes sociétés avant les autres. Le Norvégien Tor Bækkelund a choisi une autre voie : faire entrer au capital de son véhicule les industriels qui achèteront ensuite les technologies financées. Son fonds RunwayVC a annoncé le 24 août 2026 un premier closing de 40 millions d’euros pour son deuxième millésime, dédié à l’intelligence artificielle industrielle, à la robotique, à l’automatisation et aux systèmes autonomes.
La méthode tranche avec les usages d’un marché européen où les startups ont tout de même levé 8,6 milliards d’euros sur le seul mois de juillet 2026, d’après le décompte mensuel de Tech.eu. Confondre investisseur et client final n’est pourtant pas neutre : cela résout le problème de l’accès au terrain, mais cela pose celui de l’indépendance. Ce mélange des genres est-il un avantage durable pour les fondateurs de la deeptech industrielle ?
Du logiciel norvégien à l’usine, un parcours en trois temps
Avant de devenir investisseur, Tor Bækkelund a dirigé Hugin, un éditeur de logiciels norvégien qu’il a hissé au rang de leader européen sur son segment. Le passage à l’accompagnement de startups intervient en 2012 avec la cofondation de StartupLab, incubateur devenu l’une des portes d’entrée du technologique norvégien.
Le virage industriel se joue en 2021. Avec l’entrepreneur nordique Kjell Inge Røkke, il lance RunwayFBU, une structure adossée au conglomérat Aker et orientée vers les logiciels industriels européens. L’écosystème compte aujourd’hui plus de soixante sociétés de technologie industrielle, un laboratoire dédié à l’IA industrielle et à la robotique, un incubateur et un réseau de partenariats industriels.
RunwayVC est le bras d’investissement de cet ensemble, installé à Aker Tech House, aux portes d’Oslo. Le fonds intervient du pré-amorçage à la série A et revendique un modèle mêlant capital-risque, expertise industrielle et accès aux clients, dans des environnements d’exploitation réels. La composition de son tour de table éclaire mieux que tout discours la nature de ce montage.
Un tour de table où les clients sont aussi les investisseurs
Aker était l’unique souscripteur du premier fonds et reste l’investisseur socle du second. Le deuxième millésime élargit le cercle à des acteurs qui, pour plusieurs d’entre eux, sont eux-mêmes des acheteurs potentiels des technologies financées.
- Halliburton, groupe de services pétroliers présent sur les grands chantiers énergétiques ;
- Aker BP et Aker Solutions, deux sociétés industrielles issues du même conglomérat ;
- KLP, la plus grande société de retraite norvégienne, qui apporte la brique institutionnelle ;
- Investinor, véhicule d’investissement détenu par l’État norvégien ;
- des familles industrielles norvégiennes et un groupe d’investisseurs technologiques et financiers.
Un fondateur qui rejoint ce portefeuille n’obtient pas seulement un chèque. Il accède à des sites d’exploitation où tester un logiciel de pilotage ou un robot en conditions réelles, ce qui reste le principal goulot d’étranglement de la deeptech industrielle. La contrepartie tient en une phrase : le premier client potentiel siège aussi au capital du fonds qui le finance, une configuration que peu de fondateurs européens connaissent.
Ce que le premier fonds a produit depuis 2022
Le bilan du premier millésime sert d’argument commercial. Depuis 2022, l’équipe a investi dans 24 sociétés, réalisé 23 réinvestissements et enregistré deux sorties. Les participations ont collectivement levé plus de 2 milliards de couronnes norvégiennes de capitaux externes, un effet de levier que le fonds met en avant auprès de ses souscripteurs.
Parmi les sociétés du premier fonds figurent OTee, le néerlandais AirHub sur les logiciels de drones, l’italien WSense sur les communications sous-marines et le norvégien Sonair. L’équipe qui a construit ce portefeuille reste aux commandes du second, ce qui explique la fidélité d’Aker et l’arrivée de nouveaux souscripteurs industriels.
Nous sommes au milieu d’un basculement technologique dans l’industrie, qui va créer la prochaine génération d’entreprises technologiques mondiales. Ces cinq dernières années, nous avons bâti une position solide au plus près de l’endroit où ce basculement se produit. Avec Fund II, nous pouvons soutenir encore plus fortement les entreprises qui le définiront.
Tor Bækkelund, fondateur et managing partner de RunwayVC, lors de l’annonce du premier closing de son deuxième fonds, le 24 août 2026.
Deux premiers paris sur la machine autonome
Le deuxième fonds a déjà engagé deux opérations, et leur profil dit assez précisément où va l’argent. La première concerne Minerva Humanoids, qui développe des robots humanoïdes durcis pour les opérations industrielles dangereuses. Le sujet mobilise déjà plusieurs constructeurs européens, dont l’ambition allemande sur les robots humanoïdes, et il concentre une part croissante des capitaux de la robotique.
La seconde opération vise HIVE Autonomy, société norvégienne d’IA physique qui rend autonomes des machines industrielles existantes plutôt que d’en fabriquer de nouvelles. Sa technologie est déjà déployée sur des sites industriels scandinaves, et l’entreprise a bouclé une pré-série A de 13,1 millions d’euros menée par SuperSeed. La logique de rétrofit rejoint celle d’autres acteurs qui font rouler seuls des engins déjà en service.
Ces deux choix révèlent une conviction assumée. L’équipe ne cherche pas la plateforme logicielle généraliste mais la brique qui s’installe sur un actif industriel amorti, là où le retour sur investissement se démontre sur un chantier plutôt que dans une démonstration commerciale. Cette discipline se lit aussi dans la taille des tickets.
Un modèle qui interroge le capital-risque européen
Le deuxième fonds prévoit une vingtaine d’investissements sur trois à cinq ans, avec des tickets initiaux de 5 à 10 millions de couronnes norvégiennes et des réinvestissements substantiels. Le périmètre reste la Norvège et les pays nordiques, avec des incursions choisies ailleurs en Europe et aux États-Unis.
Ces montants paraissent modestes rapportés au marché européen, qui a compté plus de 45 opérations pour 684 millions d’euros sur la seule semaine du 17 au 21 août 2026 selon Tech.eu. La spécificité ne tient pas au volume mais à la nature du capital mobilisé : un industriel qui souscrit à un fonds achète autant une option technologique qu’un rendement financier, ce qui modifie l’horizon de sortie et les critères de sélection.
Ce que la proximité industrielle change pour les fondateurs
Le modèle promet un raccourci précieux, celui de l’accès au terrain, mais il enferme aussi. Une jeune société adoubée par Aker et Halliburton part avec une référence considérable et, dans le même mouvement, avec une coloration sectorielle dont elle peut avoir du mal à se défaire face à d’autres donneurs d’ordre. Le premier client structure toujours un peu le produit, et cette dépendance se paie plus tard.
Certains fondateurs tirent d’ailleurs la conclusion inverse et bâtissent des sociétés rentables en se passant entièrement du capital-risque. Le choix se joue sur la nature du produit : un logiciel grand public peut s’autofinancer par ses utilisateurs, un robot destiné à une plateforme pétrolière ne le peut pas, faute de pouvoir se tester ailleurs que chez un industriel.
Pour les investisseurs européens qui observent ce montage, la question dépasse la Norvège. Les 24 sociétés du premier fonds et les 60 de l’écosystème RunwayFBU constituent un banc d’essai grandeur nature d’un capital-risque adossé à l’industrie lourde, à un moment où l’Europe cherche à financer sa réindustrialisation autrement que par la subvention publique. La démonstration se jugera sur les sorties du deuxième millésime, pas sur son premier closing.

