David Reger, le fondateur de Neura Robotics qui veut donner à l’Europe ses robots humanoïdes

À la tête de l'allemand Neura Robotics, David Reger vient d'ouvrir un centre d'entraînement pour robots et de boucler la plus grosse levée de la robotique. Son pari sur l'IA physique replace l'Europe dans une course dominée par les États-Unis et la Chine.

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Longtemps, l’intelligence artificielle est restée cantonnée aux écrans, capable d’écrire, de coder ou d’analyser, mais pas d’agir sur le monde réel. David Reger, fondateur et patron de l’allemand Neura Robotics, a fait le pari inverse : bâtir des machines qui voient, entendent, touchent et exécutent des tâches physiques. Le 22 juillet, son entreprise a annoncé l’ouverture d’un centre d’entraînement pour robots avec l’université RWTH d’Aix-la-Chapelle, nouvelle brique d’une ambition industrielle européenne.

Cette annonce arrive quelques semaines après une opération qui a fait basculer Neura dans une autre catégorie : une levée pouvant atteindre 1,4 milliard de dollars, soit environ 1,2 milliard d’euros. Le montant est présenté comme le plus important jamais réuni par un roboticien intégré. Reste une question qui dépasse largement le cas d’une start-up : l’Europe peut-elle enfin transformer son savoir-faire industriel en champion mondial de la robotique ?

De Metzingen à la plus grosse levée de la robotique

Rien ne prédestinait la petite ville de Metzingen, dans le sud de l’Allemagne, à devenir un centre de gravité de la robotique mondiale. C’est pourtant là que David Reger a fondé Neura en 2019, avec l’idée que la prochaine grande vague technologique ne se jouerait pas sur les écrans mais dans le monde physique et le travail des machines.

Le tour de table bouclé au printemps réunit un attelage rare, mêlant financiers et industriels : Amazon, Nvidia, Qualcomm, Bosch, Schaeffler et la Banque européenne d’investissement y côtoient des fonds internationaux. Cette combinaison valorise l’entreprise autour de 6 milliards d’euros et lui donne les moyens d’un passage à l’échelle industrielle, là où la plupart de ses concurrents restent au stade du prototype.

Reger ne cache pas son intention d’accélérer vite. L’entreprise prévoit de faire passer sa capacité de production de quelques milliers de robots aujourd’hui à plusieurs dizaines de milliers d’unités dès l’an prochain, avec un horizon affiché de plusieurs millions de bras robotisés et de robots humanoïdes à l’échéance 2030.

Une gamme pensée pour l’usine avant l’humanoïde

Contrairement à des rivaux qui misent tout sur le robot humanoïde universel, Reger a choisi une approche progressive, où chaque produit adresse déjà un marché concret. Cette montée en gamme méthodique lui permet d’accumuler des données d’usage réelles tout en générant du chiffre d’affaires. Le catalogue s’articule autour de plusieurs familles :

  • les bras articulés MAiRA et LARA, destinés aux tâches industrielles de précision ;
  • le véhicule autonome MAV, pensé pour les opérations logistiques ;
  • l’assistant MiPA, orienté vers les environnements de service ;
  • le robot humanoïde 4NE1, capable de manipuler des charges lourdes grâce à des capteurs tactiles avancés.

Cette diversification est un choix stratégique autant qu’industriel. En vendant dès aujourd’hui des machines déjà matures, Neura constitue la base installée et les jeux de données qui nourriront les modèles robotiques plus complexes de demain, sans attendre l’hypothétique humanoïde parfait.

Le pari du Neuraverse et des centres d’entraînement

La conviction de Reger tient en une phrase : le frein n’est plus la puissance des algorithmes, mais le manque d’expérience du monde réel. Là où un grand modèle de langage s’entraîne sur des milliers de milliards de données, un robot n’en voit qu’une fraction, et aucune simulation ne reproduit vraiment le frottement du réel.

De là est né le réseau de NEURA Gyms, des installations où toutes les formes de robots s’entraînent en conditions réelles. Dix sont en développement, cinq doivent être opérationnels avant la fin 2026 en Europe, aux États-Unis et en Chine. Le partenariat du 22 juillet avec RWTH Aix-la-Chapelle, sur près de 3 000 m², complète un ancrage allemand qui inclut déjà un centre géant à l’aéroport de Munich avec l’université technique locale. Ces données alimentent le Neuraverse, une plateforme cloud ouverte qui permet à une compétence apprise par une machine d’être transférée à des milliers d’autres.

Le principal goulot d’étranglement de l’IA physique n’est plus l’intelligence, c’est l’expérience. Les robots apprennent en interagissant avec le monde réel, et c’est exactement pour cela que nous construisons ces centres d’entraînement. Chaque entreprise détient un savoir-faire qu’aucun modèle ne possède aujourd’hui.

David Reger, fondateur et PDG de Neura Robotics, lors de l’annonce du partenariat avec l’université RWTH Aix-la-Chapelle, le 22 juillet 2026.

Des alliés industriels de premier plan

La force de Neura réside aussi dans la qualité de ses partenaires, qui transforment une promesse technologique en débouchés concrets. Amazon Web Services héberge désormais le Neuraverse et intègre les environnements d’entraînement de Neura à ses propres outils d’apprentissage automatique, tandis qu’Amazon étudie le déploiement de robots dans ses centres logistiques riches en données opérationnelles.

Les industriels allemands ne sont pas en reste. Bosch et Schaeffler apportent leur maîtrise des composants critiques et des chaînes d’approvisionnement, et l’accord noué avec Schaeffler prévoit déjà l’intégration de plusieurs milliers de robots humanoïdes dans ses sites d’ici 2035. Un projet pilote mené avec SAP a par ailleurs montré qu’un 4NE1 pouvait exécuter des tâches pilotées directement depuis un logiciel de gestion logistique.

L’obsession de la souveraineté européenne

Au-delà de la technologie, Reger porte un discours volontiers politique sur la place de l’Europe. Le continent dispose selon lui d’atouts majeurs en ingénierie, en mécanique de précision et en automatisation, mais il a régulièrement échoué à les transformer en leadership mondial : les smartphones, les réseaux sociaux, le cloud ou les batteries ont illustré cette difficulté chronique à industrialiser ses inventions.

Le contexte lui donne des arguments. Le patron de Neura chiffre à 101 millions le déficit de main-d’œuvre attendu d’ici 2030 en Chine, au Japon et en Europe réunis, et il inscrit sa démarche dans la lignée de l’intelligence artificielle qui apprend à agir dans le monde physique. Face à Tesla, à ses rivaux américains et à des concurrents chinois qui raflent la majorité des plus grosses levées du secteur, il défend une souveraineté industrielle européenne qui ne se limite pas aux logiciels.

Ce que la trajectoire de Reger dit de la robotique européenne

Le vrai test n’est plus la démonstration technique, il est industriel. Produire des robots par dizaines de milliers, les maintenir, les intégrer aux systèmes existants et former les compétences qui vont avec suppose une exécution sans faille sur plusieurs années. C’est précisément ce qui a manqué aux champions européens du passé, et ce sur quoi Reger sera jugé, à l’image du savoir-faire français des robots d’entrepôt qui a su, lui, trouver ses marchés à l’international.

Les prochains trimestres diront si les cinq premiers centres d’entraînement ouvrent dans les temps, si les grands industriels passent des pilotes aux commandes fermes, et si l’Europe accepte de financer dans la durée une filière qu’elle a laissé filer ailleurs. Pour un dirigeant qui observe cette bascule, la trajectoire de David Reger offre un point de repère utile : elle indique le moment où le robot cesse d’être un prototype pour devenir un outil de production comme un autre.


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