Adaptyv Bio lève 34,35 millions d’euros pour tester à la chaîne les protéines conçues par l’IA

La start-up lausannoise Adaptyv Bio boucle une série A de 34,35 millions d'euros menée par Highland Europe pour automatiser la validation des protéines dessinées par l'IA. Sa position d'arbitre technique attire les grands laboratoires autant qu'elle les pousse à internaliser.

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Une jeune société lausannoise vient de lever 34,35 millions d’euros, soit 40 millions de dollars, pour un métier que peu de gens savent nommer : vérifier sur paillasse, et à la chaîne, que les protéines dessinées par des modèles d’intelligence artificielle fonctionnent vraiment. Adaptyv Bio exploite un laboratoire humide automatisé, où la synthèse d’ADN, l’expression des protéines et la mesure de leur affinité s’enchaînent sans intervention manuelle. Highland Europe mène le tour, aux côtés d’Ace Ventures, ByFounders et Y Combinator, tous déjà au capital.

L’opération traduit une bascule. Concevoir des candidats moléculaires n’est plus le point dur : un modèle génère des milliers de séquences en une après-midi, quand le laboratoire capable de les tester reste calibré sur vingt essais par cible. Le goulot d’étranglement s’est déplacé du calcul vers la biologie expérimentale, et c’est là qu’une poignée d’acteurs européens tentent de s’installer. Cette position d’intermédiaire technique suffit-elle à bâtir une entreprise durable, ou sera-t-elle absorbée par les groupes pharmaceutiques et les grands laboratoires d’IA eux-mêmes ?

Un goulot d’étranglement déplacé du calcul vers la paillasse

La chaîne technique part d’une séquence numérique et s’arrête à une donnée expérimentale. L’ADN est synthétisé en interne, les protéines sont exprimées en système acellulaire, la liaison à la cible est mesurée par résonance plasmonique de surface avec contrôle qualité intégré. Les clients déposent leurs designs par interface web ou par API, ce qui permet à des agents logiciels de commander eux-mêmes leurs expériences.

Cette interface publique est reliée à Boltz, Chai, Cradle, Tamarind, Latent Labs et Benchling, soit l’essentiel des outils employés en conception de protéines. Plus de cent clients passent par la plateforme, des laboratoires d’IA de premier plan aux cinq premiers groupes pharmaceutiques mondiaux. L’investisseur Ace Ventures, entré au capital dès l’amorçage, résume le problème que l’entreprise prétend traiter.

L’IA a rendu la conception de protéines facile. Beaucoup d’équipes peuvent désormais créer des milliers de molécules candidates pour une cible en une après-midi. Savoir si ces molécules fonctionnent vraiment reste la partie difficile. Cela demande un laboratoire humide. Mais la plupart des laboratoires humides ont été construits pour un monde où les scientifiques testaient vingt designs par cible, pas deux mille.

Ace Ventures, note publiée à l’annonce de la série A d’Adaptyv Bio, le 27 août 2026

Le constat vaut pour beaucoup d’acteurs européens, souvent solides en modélisation et démunis en capacité expérimentale. Adaptyv avait bouclé un amorçage de 6,8 millions d’euros fin 2024, mené par ce même Ace Ventures, avec neuf personnes et un laboratoire qui trouvait tout juste sa clientèle. Ce que devient l’argent levé dit assez précisément où l’entreprise pense se rendre.

Ce que finance la levée de fonds

Les fonds servent deux mouvements distincts, l’un de volume, l’autre de complexité. La feuille de route publiée par l’entreprise tient en quatre chantiers pour les dix-huit prochains mois.

  • Tripler la capacité du laboratoire d’ici à la fin 2026, puis poursuivre la montée en charge sur 2027 ;
  • Ouvrir un laboratoire et un bureau à Londres au quatrième trimestre 2026, en parallèle d’une extension du site de Lausanne ;
  • Porter les effectifs de 25 à une soixantaine de personnes, orientées production, automatisation et logiciel ;
  • Élargir les mesures au-delà de la seule affinité, vers la caractérisation biophysique complète et de nouvelles modalités comme les peptides, les conjugués anticorps-médicament et les dégradeurs.

Le quatrième point est le plus stratégique. Le marché de la mesure d’affinité pèse, selon l’entreprise, quelques centaines de millions de dollars par an, ce qui est étroit pour une société qui vise l’infrastructure d’un secteur entier. Passer à la caractérisation complète, puis à la fonction cellulaire, multiplie la surface commerciale sans changer de métier.

Cette extension suppose que la promesse initiale tienne. L’entreprise a justement publié un test grandeur nature destiné à l’établir, mené avec un laboratoire d’IA de premier rang.

Le test mené avec Anthropic, chiffres à l’appui

Adaptyv a soumis à Claude, le modèle d’Anthropic, seize cibles issues de ses propres compétitions publiques, puis a testé de façon anonymisée les séquences produites. Sur 1 320 designs, 95 % se sont exprimés correctement, ce qui est déjà un résultat en soi : une protéine mal exprimée n’est pas testable.

354 de ces designs se sont liés à leur cible, soit un taux de réussite moyen de 26,8 %. Une seule cible n’a produit aucun candidat actif. Rapportées aux compétitions organisées jusqu’ici par l’entreprise, ces séquences auraient remporté cinq des six épreuves.

L’intérêt de ces chiffres n’est pas seulement scientifique. Ils installent Adaptyv comme l’endroit où les laboratoires de pointe viennent chercher une preuve réelle, et transforment un prestataire en juge de paix d’un secteur. Google DeepMind fait tourner une boucle de validation comparable, Chai Discovery a validé sa version Chai-2 sur la plateforme, et l’entreprise affirme que Roche et Novo Nordisk y bouclent leurs cycles de conception environ quatre fois plus vite que sur leurs chaînes internes.

Une concurrence qui vient d’en haut comme d’en bas

La position est enviable, elle n’est pas protégée. Les grands groupes pharmaceutiques disposent de leurs propres plateformes de criblage, et rien ne les empêche d’automatiser à leur tour. Le risque d’internalisation est la première menace qui pèse sur un modèle vendant de la capacité expérimentale à des clients capables de la construire.

La deuxième vient des prestataires historiques de recherche sous contrat, dont l’avantage tient à l’installé et aux volumes, et la faiblesse à des chaînes pensées pour le rythme humain. La troisième est plus insidieuse : si les modèles deviennent très fiables, la part d’expérimentation par candidat baisse. Adaptyv parie sur le mouvement inverse, celui d’agents logiciels qui commandent bien plus d’essais que des équipes humaines, le coût marginal d’une hypothèse supplémentaire devenant négligeable.

Cet arbitrage compte pour l’écosystème européen. Les opérations récentes, d’une biotech lyonnaise engagée sur l’immunothérapie aux projets visant la mobilisation de l’épargne institutionnelle, dessinent un continent capable de financer sa recherche appliquée. Sa difficulté reste de garder ses champions une fois qu’ils deviennent intéressants.

Lausanne et Londres, deux paris de recrutement

Le choix de Londres pour la deuxième implantation n’a rien d’anodin. Le bassin britannique concentre les profils mêlant automatisation de laboratoire, biologie moléculaire et ingénierie logicielle, combinaison rare sur le continent. Lausanne conserve le site historique, adossé au campus Biopôle, et voit ses effectifs augmenter en parallèle.

Le calendrier reste serré : tripler une capacité de laboratoire en quatre mois suppose des équipements commandés de longue date. Une entreprise qui passe de 25 à 60 salariés en moins d’un an prend aussi le risque de diluer la culture d’ingénierie qui fait sa vitesse. C’est l’exercice classique du passage à l’échelle, et il en fait trébucher beaucoup.

Ce que l’automatisation des paillasses déplace

L’affaire dépasse le sort d’une société de vingt-cinq personnes. Si la conception de molécules devient une commodité logicielle, la valeur se déplace vers la capacité à mesurer, c’est-à-dire vers des installations physiques, coûteuses et longues à construire. Ce sont des actifs industriels, pas des lignes de code.

Pour les entreprises européennes du secteur, la question posée est celle de la dépendance. Externaliser la validation à un prestataire suisse ou britannique reste plus simple que de bâtir sa propre chaîne ; cela revient à confier à un tiers la mesure qui départage les candidats. Les précédents ne manquent pas, où les sorties qui échappent au continent se sont enchaînées ces derniers mois.

La trajectoire d’Adaptyv se lira moins dans le montant levé que dans le taux d’occupation de ses paillasses au printemps prochain. Une capacité triplée qui tournerait à moitié vide dirait que le marché n’est pas encore là ; saturée, elle confirmerait qu’une couche d’infrastructure vient de se former sous l’intelligence artificielle appliquée à la biologie.


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