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- Un tour de table où l’argent public britannique donne le tempo
- Ce que l’anode silicium change dans une cellule lithium-ion
- Les atouts que la société met en avant face à la concurrence
- Gunsan, la Corée du Sud et le paradoxe de la localisation
- La bataille des matériaux se joue en amont de la gigafactory
- Ce que la trajectoire de Nexeon annonce pour les trois prochaines années
La performance d’une batterie lithium-ion se décide autant dans la chimie de ses matériaux que dans l’usine qui l’assemble. L’anode, électrode négative de la cellule, repose depuis trois décennies sur le graphite. Remplacer une part de ce graphite par du silicium permet de stocker davantage d’énergie dans le même volume, et c’est le pari tenu depuis 2006 par Nexeon, société installée dans l’Oxfordshire.
Le 31 août, l’entreprise a bouclé un tour de financement de 116,7 millions d’euros, soit 100 millions de livres. Une opération de cette taille, sur un matériau que peu d’acheteurs sauraient nommer, dit quelque chose de la façon dont l’Europe tente de reprendre pied sur la chaîne des batteries. Que peut changer un fournisseur de matériaux dans un rapport de force industriel dominé par l’Asie ?
Un tour de table où l’argent public britannique donne le tempo
La répartition éclaire la nature de l’opération. Sur le total levé, le National Wealth Fund engage à lui seul 61,4 millions d’euros, soit 52,6 millions de livres. Le reste provient de deux entrants dont l’identité n’a rien d’anodin, d’après les chiffres communiqués par la société et relayés par EU-Startups : la Korea Development Bank, banque publique sud-coréenne, et Honda Xcelerator Ventures, le véhicule d’investissement du constructeur japonais.
Cette composition raconte un montage à trois étages. Le fonds souverain britannique finance une ligne pilote sur le sol national, censée créer des emplois qualifiés et ancrer la recherche localement. Les capitaux coréens et japonais achètent une position dans une technologie que les industriels asiatiques de la cellule surveillent de près. Le fournisseur devient un actif stratégique autant qu’une participation financière.
Blair McDougall, ministre britannique de l’Industrie, a replacé l’annonce dans une séquence plus large, en rappelant les 130 millions de livres consacrés peu avant aux technologies de véhicules zéro émission. Cette politique industrielle choisit des maillons précis plutôt que des filières entières. Reste à comprendre ce que ce maillon apporte techniquement.
Ce que l’anode silicium change dans une cellule lithium-ion
Le silicium stocke beaucoup plus d’ions lithium que le graphite, mais il gonfle en se chargeant, ce qui fissure l’électrode et raccourcit la durée de vie de la cellule. Toute la difficulté industrielle tient dans cet arbitrage. Nexeon travaille des matériaux silicium-carbone conçus pour absorber cette expansion, et revendique une densité énergétique nettement supérieure à volume constant.
L’intérêt pour un constructeur est direct. À taille de pack identique, l’autonomie augmente ; à autonomie égale, le pack rétrécit, ce qui allège le véhicule et réduit la facture matière. La société protège son approche par plus de 290 brevets, déposés aux États-Unis, en Europe, en Chine, en Corée du Sud et au Japon. Les temps de charge profitent du même mécanisme.
Les atouts que la société met en avant face à la concurrence
Sur un marché où plusieurs jeunes sociétés promettent le même saut de performance, Nexeon avance des arguments qui tiennent moins à la promesse qu’à l’avancement industriel. Quatre atouts reviennent dans son dossier, et ce sont eux qui ont convaincu un fonds souverain d’entrer au capital.
- Une compatibilité revendiquée avec tous les formats de cellules lithium-ion, cylindriques, prismatiques et pouch, sans repenser la ligne d’assemblage ;
- Une usine de production en volume déjà en service à Gunsan, en Corée du Sud, certifiée ISO 9001:2015 ;
- Un portefeuille de plus de 290 brevets couvrant les cinq principaux marchés mondiaux de la batterie ;
- Vingt ans d’existence depuis 2006, dans un secteur où la plupart des concurrents directs ont moins de dix ans.
Cette antériorité a un revers. Une société fondée en 2006 qui lève encore 116,7 millions d’euros pour une ligne pilote signale un temps de maturation très long. Le capital-risque classique s’accommode mal de ces horizons, ce qui explique la place prise ici par les banques publiques et les fonds industriels.
La comparaison avec d’autres jeunes pousses européennes du stockage éclaire le changement d’échelle. Certain Energy, engagé sur le stockage longue durée au manganèse, a réuni 10 millions de livres en août. Le ticket obtenu par Nexeon est dix fois supérieur, ce qui la range dans une autre catégorie d’attente.
Gunsan, la Corée du Sud et le paradoxe de la localisation
La première usine de production en volume de matériaux silicium-carbone du groupe ne se trouve ni dans l’Oxfordshire ni en Europe continentale, mais à Gunsan, sur la côte ouest de la Corée du Sud. Le site vient d’obtenir la certification ISO 9001:2015, étape attendue avant toute qualification en série. Le financement britannique vise à corriger ce déséquilibre.
Ce décalage entre le lieu de la recherche et celui de la production résume une difficulté que connaissent bien les industriels européens. Compétences de procédé, fournisseurs d’équipements et clients fabricants de cellules se concentrent en Asie, ce qui rend l’implantation locale plus rapide et moins coûteuse. Rapatrier une capacité suppose d’accepter de payer cet écart.
La bataille des matériaux se joue en amont de la gigafactory
L’attention politique s’est longtemps portée sur les usines d’assemblage de cellules, plus visibles et plus riches en emplois annoncés. Le point de fragilité se situe pourtant en amont. La Chine concentre l’essentiel de la capacité mondiale de transformation du graphite en qualité batterie, ce qui place les fabricants européens dans une dépendance difficile à contourner.
Le règlement européen sur les matières premières critiques a fixé des cibles pour 2030 : 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 25 % du recyclage sur le sol européen, avec un plafond de 65 % de dépendance à un seul pays tiers. Ces objectifs supposent des fournisseurs européens d’anodes, faute de quoi les usines construites au titre de la feuille de route industrielle européenne resteront des ateliers alimentés depuis l’Asie.
La demande progresse vite. Les projections du marché mondial du graphite situent la part des anodes de batterie dans la consommation totale à 28 % en 2024, contre 62 % attendus en 2036. Réduire le graphite nécessaire par kilowattheure agit donc sur cette équation d’approvisionnement, pas seulement sur la fiche technique d’une cellule.
Le soutien du National Wealth Fund reflète l’importance stratégique de notre travail, non seulement pour faire progresser la performance des batteries, mais aussi pour renforcer la position du Royaume-Uni dans la chaîne d’approvisionnement mondiale des batteries.
Scott Brown, directeur général de Nexeon, dans le communiqué annonçant le tour de financement, le 31 août 2026
Le discours de la direction relie la performance technique et la question souveraine, ce qui n’était pas la manière habituelle de présenter un fournisseur de matériaux il y a cinq ans. La chaîne d’approvisionnement est devenue un argument commercial autant qu’un sujet de politique publique.
Ce que la trajectoire de Nexeon annonce pour les trois prochaines années
La ligne pilote britannique devra prouver une chose simple et difficile : produire à coût compétitif hors d’Asie. C’est sur ce point que se jouera la suite, bien plus que sur les performances de laboratoire. Les fabricants de cellules ne qualifient un matériau qu’après plusieurs années d’essais, et quelques points d’écart de prix suffisent à renvoyer un fournisseur au rang de solution de secours.
L’entrée de Honda Xcelerator Ventures ouvre une seconde hypothèse, moins commentée. Un constructeur qui investit dans un fournisseur de matériaux prépare souvent une intégration plus étroite, accord d’approvisionnement de long terme ou coentreprise. La présence simultanée de la Korea Development Bank suggère qu’une extension de la capacité coréenne reste sur la table.
Pour les industriels européens qui achètent des cellules, la question dépasse le cas d’une société de l’Oxfordshire. Elle porte sur le niveau où se situe la souveraineté industrielle : celui des usines que l’on inaugure, ou celui des poudres et des procédés qui y entrent. Les prochains arbitrages européens sur l’approvisionnement en matières premières critiques diront quelle réponse a été retenue.

