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Trois maisons de disques et un éditeur de jeux vidéo au capital d’une entreprise d’intelligence artificielle : la scène aurait paru improbable il y a deux ans. Stability AI a pourtant annoncé le 25 août un tour de série B de 76 millions de dollars réunissant Sony Music Group, Universal Music Group, Warner Music Group et Electronic Arts, aux côtés d’AMD Ventures et de Pacific Alliance Ventures.
La société est celle de Stable Diffusion, le modèle ouvert de génération d’images qui a popularisé la création visuelle par IA. Fondée à Londres en 2019, elle a frôlé la disparition au printemps 2024, dans un climat de départs en série, de litiges et de dettes fournisseurs. L’homme qui a repris la barre s’appelle Prem Akkaraju, nommé directeur général en juin 2024 à la place du fondateur Emad Mostaque, poussé vers la sortie.
Deux ans plus tard, l’entreprise se présente comme le spécialiste des produits d’IA destinés aux créatifs professionnels de la musique, du jeu et du divertissement. Le redressement s’est fait au prix d’un déménagement : le bureau londonien a fermé et le centre de gravité s’est déplacé à Los Angeles. Comment un ancien patron de studio d’effets spéciaux a-t-il convaincu les majors d’investir dans la technologie qu’elles attaquaient en justice ?
Du studio d’effets visuels à la salle des machines de l’IA
Prem Akkaraju n’est pas un ingénieur de laboratoire mais un dirigeant de l’industrie du divertissement. Il a dirigé Weta Digital, le studio néo-zélandais d’effets visuels qui a travaillé sur plus de quatre-vingts longs métrages, parmi lesquels Avatar, Le Seigneur des anneaux et Avengers Endgame. Il y a piloté la construction d’une chaîne de production cinématographique dans le nuage.
Cette chaîne a été cédée à Unity Software en novembre 2021 pour 1,625 milliard de dollars, opération qui l’a installé comme l’un des rares dirigeants à parler couramment les deux langues, celle des studios et celle des infrastructures logicielles. Titulaire d’un MBA de Columbia, il arrive chez Stability AI en juin 2024 avec un tour d’amorçage de sauvetage et un conseil d’administration remanié.
Une reprise en main menée sur les comptes autant que sur les modèles
Le communiqué de juin 2024 donne la mesure de l’opération. Y figurent Greycroft, Coatue Management, Sound Ventures, Lightspeed Venture Partners et O’Shaughnessy Ventures, mais aussi Sean Parker, cofondateur de Napster, nommé président exécutif, et l’ancien patron de Google Eric Schmidt. Le réalisateur James Cameron a rejoint le conseil peu après, prolongeant la passerelle avec Hollywood.
Sous la direction d’Akkaraju, l’entreprise revendique 232 millions de dollars levés au total, deux tours en fonds propres et des obligations convertibles compris. La série B annoncée fin août s’appuie sur les investisseurs historiques Coatue et Greycroft, qui remettent au pot en même temps que les nouveaux entrants du disque et du jeu vidéo.
Nos investisseurs nous mettent en position de réussir sur le long terme, parce qu’ils n’apportent pas seulement du capital, mais aussi de l’expertise, de la crédibilité et un lien direct avec les artistes.
Prem Akkaraju, directeur général de Stability AI, à l’annonce de la série B, le 25 août 2026
La mention du lien avec les artistes n’a rien d’anecdotique dans un secteur où les procès pour usage non autorisé de catalogues se sont multipliés. Faire entrer les ayants droit au capital revient à transformer des adversaires potentiels en actionnaires, une manœuvre déjà vue dans le streaming musical.
Ce que les majors viennent chercher
L’investissement des trois grands groupes musicaux et d’Electronic Arts répond à des motivations convergentes, que les annonces de l’entreprise permettent de reconstituer.
- Des modèles entraînés sur leurs propres catalogues et leur propriété intellectuelle, dans le cadre d’accords déjà signés avec Warner et Electronic Arts ;
- Un contrôle sur la manière dont ces catalogues alimentent la génération automatique, plutôt qu’un usage subi ;
- Une capacité de production accélérée pour les besoins internes, du jeu vidéo à l’habillage sonore ;
- Un accès privilégié à des outils que Stability AI destine explicitement aux professionnels de la musique, du jeu et du divertissement.
La société a mis en ligne cette année de nouveaux modèles, dont un générateur capable de produire plus de six minutes de musique de qualité professionnelle. Le format compte : la durée sépare la démonstration technique de l’outil réellement utilisable en production.
Ce virage vers les usages professionnels marque une inflexion par rapport aux origines de la maison, très liées à l’écosystème des modèles ouverts et à sa communauté de développeurs.
Le prix payé : Londres fermée, cap sur Los Angeles
Le redressement a un coût géographique. Stability AI a fermé son bureau londonien et concentré ses activités aux États-Unis, avec une implantation à Los Angeles. Une entreprise née à Londres en 2019, portée par une communauté ouverte largement européenne, s’est ainsi rapprochée de ses clients et de ses financeurs.
Le mouvement est cohérent sur le plan industriel. Les studios, les labels et les éditeurs de jeux qui signent aujourd’hui les contrats sont concentrés en Californie, et le capital-risque capable d’écrire des chèques de cette taille aussi. La proximité commerciale l’emporte sur l’ancrage historique, comme souvent lorsqu’une société technologique change de modèle économique.
Le cas n’est pas isolé sur le continent. La technologie européenne a vu plusieurs de ses actifs les plus visibles passer sous pavillon américain, tandis que d’autres fondateurs sont simplement partis chercher leur marché aux États-Unis. Le sujet n’est plus le financement d’amorçage, plutôt la capacité à retenir les entreprises au moment où elles deviennent rentables.
Reste que la propriété intellectuelle du modèle initial et une partie des équipes de recherche demeurent des actifs mobiles, faciles à relocaliser. Ce qu’Akkaraju fera de cette base dans les prochains mois éclairera la suite.
Ce que la position acquise ouvre pour la suite
À son arrivée, le dirigeant avait décrit quatre axes de croissance : les chaînes gérées d’image, de vidéo et d’audio pour développeurs, les modèles d’entreprise sur mesure, les outils de production pour créateurs et studios, et les applications grand public. Les trois premiers axes sont désormais dotés d’un capital et de partenaires industriels, le quatrième reste le moins servi.
La présence d’obligations convertibles dans les 232 millions de dollars levés indique une structure de financement qui appelle une suite, tour plus important ou opération de liquidité. L’arrivée simultanée des trois majors du disque, rarement alignées, ressemble à une préparation de terrain plus qu’à un simple placement financier.
La question de fond dépasse la trajectoire d’un dirigeant. Elle porte sur le partage de la valeur entre catalogues et modèles, arbitrage que le droit européen n’a pas tranché et que le capital, lui, tranche vite.

