Yann LeCun, le parrain de l’IA qui parie un milliard sur l’après-ChatGPT

Quelques mois après avoir quitté Meta, Yann LeCun a réuni la plus grosse levée d'amorçage d'Europe pour son laboratoire AMI Labs et défie ChatGPT avec ses modèles du monde. Entre ambition scientifique et faux pas retentissant, le parrain de l'IA joue une deuxième carrière à haut risque.

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Il est l’un des rares Français dont le nom circule aussi bien dans les conseils d’administration de la Silicon Valley que dans les amphis parisiens. Prix Turing 2018, artisan des réseaux de neurones qui font aujourd’hui tourner la reconnaissance d’images et la traduction automatique, Yann LeCun a longtemps incarné l’intelligence artificielle chez Meta, dont il a dirigé la recherche pendant douze ans avant de claquer la porte fin 2025.

À 65 ans, le chercheur aurait pu savourer une retraite académique entre New York et la France. Il a choisi l’inverse : monter sa propre entreprise, lever des sommes vertigineuses et défier de front les grands modèles de langage qui ont fait la fortune d’OpenAI. En quelques mois, il est passé du statut de savant à celui de patron de start-up courtisé par les plus gros fonds de la planète.

Reste une question, que se posent aussi bien ses investisseurs que ses rivaux : un scientifique de génie peut-il devenir un entrepreneur durable, quand l’exécution et la réputation pèsent autant que les idées ?

De la recherche chez Meta à la plus grosse levée d’Europe

Quand LeCun quitte Meta, il ne part pas les mains vides. Il cofonde à Paris AMI Labs, pour Advanced Machine Intelligence. Selon TechCrunch, la jeune pousse a réuni en mars 2026 1,03 milliard de dollars sur une valorisation de 3,5 milliards avant l’opération. Jamais une société européenne n’avait rassemblé autant d’argent dès son amorçage.

Le tour de table ressemble à un who’s who du capital technologique. Cathay Innovation, Greycroft, Hiro Capital, HV Capital et Bezos Expeditions le co-dirigent ; Nvidia, Samsung, Temasek ou Toyota Ventures complètent, aux côtés de figures françaises comme la famille Mulliez, le groupe Dassault, Publicis ou l’holding Artémis de la famille Pinault. Xavier Niel et Eric Schmidt y ont aussi mis leur écot.

Pour l’écosystème français, cette levée agit comme un signal fort. Elle démontre qu’un projet hexagonal peut aspirer des capitaux mondiaux sans quitter Paris, à l’heure où l’Europe cherche ses propres géants. Le pari reste pourtant entièrement devant lui, puisque AMI Labs n’a encore ni produit, ni client, ni chiffre d’affaires.

Les modèles du monde, une autre voie que ChatGPT

La thèse de LeCun tient en une conviction, martelée depuis des années : les grands modèles de langage, aussi impressionnants soient-ils, ne comprennent pas le monde. Ils prédisent des mots, pas des causes. Le chercheur veut bâtir des modèles du monde, des systèmes qui apprennent à partir du réel plutôt que du seul texte, en s’appuyant sur une architecture qu’il a baptisée JEPA et proposée dès 2022.

L’idée séduit parce qu’elle promet de corriger les faiblesses les plus embarrassantes de l’IA actuelle, à commencer par les hallucinations. Mais elle reste largement théorique, et la prudence de LeCun tranche avec l’euphorie ambiante. Son propre directeur général ironise d’ailleurs sur la ruée à venir vers cette nouvelle étiquette.

Ma prédiction, c’est que les modèles du monde deviendront le prochain mot à la mode. Dans six mois, chaque entreprise se dira modèle du monde pour lever des fonds.

Alexandre LeBrun, cofondateur et directeur général d’AMI Labs, entretien à TechCrunch, mars 2026

Ce qui distingue AMI Labs dans la course mondiale

Face aux mastodontes américains, la jeune pousse parisienne avance des arguments qui ne tiennent pas qu’au montant de sa levée. Plusieurs atouts concrets expliquent l’engouement des investisseurs pour un projet sans horizon commercial immédiat :

  • une équipe de très haut niveau, avec l’ancien vice-président Europe de Meta Laurent Solly à l’exploitation et des chercheurs reconnus comme Saining Xie ou Pascale Fung ;
  • un ancrage revendiqué dans la recherche ouverte, avec la promesse de publier ses travaux et de libérer une partie de son code ;
  • un premier terrain d’application dans la santé, via la start-up Nabla dont LeBrun est président ;
  • une implantation répartie sur quatre villes, Paris, New York, Montréal et Singapour, pour capter les talents là où ils se trouvent ;
  • un actionnariat industriel qui promet des débouchés, de Toyota à Publicis.

Cette combinaison de science fondamentale et de capital patient est rare dans un secteur habitué aux produits lancés en trois mois. Elle offre à AMI Labs une marge de manœuvre inhabituelle, mais elle repousse aussi l’heure de vérité, celle des premiers résultats tangibles.

Une concurrence qui ne l’a pas attendu

Le pari des modèles du monde n’est pas la chasse gardée de LeCun. D’autres équipes, souvent mieux dotées en clients, courent déjà sur la même piste. Le tableau ci-dessous situe AMI Labs face à ses principaux rivaux :

ActeurBaseFinancementPositionnement
AMI LabsParis1,03 milliard de dollarsModèles du monde, recherche fondamentale
World LabsÉtats-Unis1 milliard de dollarsModèles 3D et spatiaux
SpAItialEurope13 millions de dollarsGénération d’environnements 3D

La comparaison met au jour un paradoxe. AMI Labs affiche la levée la plus lourde, mais reste le plus éloigné du marché, là où World Labs, fondé par la chercheuse Fei-Fei Li, avance déjà sur des usages concrets. La bataille se jouera moins sur la théorie que sur l’exécution, et sur la capacité à transformer des articles scientifiques en produits vendables.

Le fonds d’investissement qui a duré huit heures

Mi-juillet 2026, LeCun a offert à ses observateurs un épisode déroutant. Un vendredi matin, une société de capital-risque baptisée Extelligence Invest annonce l’avoir recruté comme associé, avec un fonds de 200 millions d’euros destiné à financer la santé, la robotique et les infrastructures de données. Huit heures plus tard, le fonds n’existait plus.

Le site avait disparu puis reparu, expurgé de tout nom ; l’adresse affichée avenue des Champs-Élysées sentait l’improvisation, et l’enregistrement auprès du régulateur américain revendiqué par la structure restait introuvable. Révélé par le média Sifted, l’épisode a viré au malaise en l’espace d’un après-midi.

Pour justifier la rupture, Extelligence a expliqué avoir découvert que le chercheur entretenait des relations d’exclusivité avec d’autres fonds, mal mesurées au départ. Conseiller du fonds britannique Hiro Capital, LeCun a de son côté fait savoir qu’il se retirait, rangeant l’aventure parmi ses nombreux projets. Un nom prestigieux attire l’argent à grande vitesse, parfois avant même que les garde-fous aient été posés.

Ce que LeCun pourrait faire de sa deuxième vie

Le calendrier d’AMI Labs se compte en années, pas en trimestres. La feuille de route passe d’abord par la santé, avec Nabla comme partenaire pilote, un terrain où l’erreur se paie très cher. D’autres secteurs suivront, de la robotique à l’industrie, à mesure que les modèles quitteront le laboratoire. Ce choix d’attaquer l’IA appliquée à la santé le place sur un terrain déjà disputé par plusieurs champions français.

Son statut singulier lui laisse une marge que peu de fondateurs possèdent. LeCun met régulièrement en garde contre une bulle de l’IA, tout en levant des montants records ; ce grand écart, entre le sceptique et le bâtisseur, pourrait devenir sa marque de fabrique. On l’imagine peser sur le débat public autant que sur la technologie, à Bruxelles comme à Washington.

Pour l’Europe, l’enjeu dépasse le sort d’une seule entreprise. Si AMI Labs réussit, le continent tiendra la preuve qu’il sait produire une IA de rupture et pas seulement l’importer, au service d’une autonomie stratégique européenne longtemps restée incantatoire. La prochaine étape se jouera dans les laboratoires, loin des annonces spectaculaires, sur la lente conversion d’une intuition théorique en machines qui comprennent vraiment le monde.


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