Cloover atteint la rentabilité et prépare son arrivée sur le marché français

La plateforme berlinoise Cloover annonce sa rentabilité trois ans après son lancement et 86,2 millions d'euros de capacité de financement supplémentaire. Elle vise désormais la France, où son modèle sans force de vente propre place les installateurs indépendants au centre du jeu.

Voir les titres Ne plus voir les titres

Une entreprise qui vend des panneaux solaires et des pompes à chaleur ressemble encore, pour beaucoup, à un installateur qui aurait grandi. Le berlinois Cloover a choisi une autre définition de lui-même : celle d’une plateforme logicielle et financière qui équipe les installateurs indépendants au lieu de leur faire concurrence. Fondée en 2023, la société a annoncé le 1er septembre avoir atteint la rentabilité et sécurisé 86,2 millions d’euros de capacité de financement supplémentaire.

Le terme qu’elle emploie pour décrire ce qu’elle devient, neo-utility, désigne un fournisseur d’énergie dépourvu de moyens de production : son actif n’est pas une centrale, c’est le parc d’équipements qu’elle a financés chez ses clients. Le calendrier n’est pas neutre, alors que l’électrification du chauffage, des transports et de l’industrie tire la consommation vers le haut partout en Europe. Que change réellement un tel modèle pour les installateurs, les fournisseurs historiques et les foyers français, que la société s’apprête à démarcher ?

Une rentabilité atteinte trois ans après le lancement

Le chiffre qui structure l’annonce n’est pas le montant obtenu, mais la bascule comptable. Cloover déclare être devenue rentable trois ans après son lancement, avec un rythme de revenus annualisé supérieur à 301,7 millions d’euros. Dans un secteur où la plupart des acteurs de la transition énergétique résidentielle consomment du capital pour acheter de la croissance, la combinaison des deux reste peu commune.

La nouvelle facilité de 86,2 millions d’euros porte à plus de 1,12 milliard d’euros la capacité de financement mobilisable par l’entreprise, après un engagement de 1,04 milliard d’euros annoncé en janvier 2026. L’ossature publique du montage mérite d’être relevée : une garantie de 350 millions d’euros du Fonds européen d’investissement couvre les équipements et les installations financés sur les marchés de la société.

L’historique de financement dit le reste de la trajectoire. La société avait bouclé en 2024 un tour d’amorçage de 105 millions d’euros mené par Lowercarbon Capital, un montant inhabituel pour un premier tour européen. Le passage d’un amorçage record à la rentabilité en deux ans place l’entreprise dans une catégorie étroite, et éclaire l’appétit des prêteurs pour son bilan.

Le pari des installateurs indépendants plutôt que d’une force de vente

Le choix fondateur de Cloover tient en une décision : ne pas construire de réseau commercial en propre. Fondée par Jodok Betschart, Peder Broms et Valentin Gönczy, la société fournit aux entreprises d’installation indépendantes le financement, le logiciel et, désormais, les produits énergétiques. L’installateur garde son nom, ses clients et son choix de matériel, et vend du solaire, des pompes à chaleur ou des rénovations avec le crédit intégré au moment de la vente.

Nous atteignons les foyers par les installateurs auxquels ils font déjà confiance, puis nous transformons chacune de ces maisons en centrale électrique, et chaque propriétaire en participant du marché de l’énergie. C’est une relation qui dure des décennies, pas une transaction unique.

Jodok Betschart, cofondateur de Cloover, dans l’annonce de la nouvelle facilité de financement rapportée par EU-Startups le 1er septembre 2026

Les volumes donnent la mesure du dispositif : environ 20 000 installations par an passent par ce réseau de partenaires, sur cinq marchés européens, et l’entreprise se dit parmi les trois premiers acteurs de l’énergie résidentielle sur le plus grand marché énergétique du continent. Côté client final, une décision de financement rendue en moins de deux minutes, sans apport, avec un étalement possible jusqu’à 25 ans.

Les quatre briques de la promesse neo-utility

La bascule annoncée avec cette facilité porte moins sur le matériel que sur ce que la société fait de son parc installé. Un fournisseur classique possède des centrales et revend de l’électricité ; une neo-utility ne détient aucune production. Quatre briques composent l’offre décrite par l’entreprise :

  • un système de gestion de l’énergie domestique qui pilote la maison une fois l’équipement posé ;
  • des tarifs de fourniture, dynamiques ou fixes, adossés à ce pilotage ;
  • une centrale électrique virtuelle qui agrège solaire, batteries, pompes à chaleur et bornes de recharge en un gisement de flexibilité négociable ;
  • des modèles de prévision de production et de consommation calculés maison par maison, dans les limites fixées par chaque foyer.

L’intérêt de l’assemblage tient à sa temporalité. La batterie se charge quand l’électricité est bon marché, la pompe à chaleur tourne au moment le moins coûteux, sans que l’occupant ait à s’en occuper. Le revenu ne vient plus d’un tarif d’achat garanti sur vingt ans, mais de la valeur de la flexibilité échangée en temps réel, sur un terrain que les fournisseurs historiques considéraient jusqu’ici comme le leur.

Une concurrence qui se joue sur la vitesse d’exécution

Face aux énergéticiens installés, l’argument de Cloover porte sur l’architecture logicielle plutôt que sur le tarif au kilowattheure. Les fournisseurs historiques ajoutent des couches d’intelligence artificielle à des systèmes conçus il y a plusieurs décennies, quand la société revendique une chaîne entièrement automatisée, de l’octroi de crédit au pilotage énergétique. La promesse tient en une comparaison de délais : traiter en quelques secondes ce qui prend plusieurs jours ailleurs.

La confrontation avec les jeunes plateformes européennes du même terrain éclaire mieux l’écart d’échelle. Les montants engagés y restent d’un ordre de grandeur inférieur : 3,4 millions d’euros levés par l’islandais SnerpaPower pour valoriser la flexibilité électrique industrielle, ou 10 millions de livres pour le britannique Certain Energy et ses batteries à flux au manganèse. Cloover évolue sur un plan de financement que peu de start-up du secteur atteignent.

Le modèle n’est pas sans exposition pour autant. Adosser un fournisseur d’énergie à un parc d’équipements financés sur 25 ans revient à porter un risque de crédit long sur des ménages, dans un environnement de prix de l’électricité volatils. La garantie de 350 millions d’euros du Fonds européen d’investissement absorbe une partie de cette exposition, ce que peu de concurrents privés obtiennent.

Le marché français dans la ligne de mire

Les cinq marchés actuels de la société vont s’étendre au Royaume-Uni, à la France et à la Pologne. Le calendrier coïncide avec un mouvement de fond européen : les tarifs de rachat et les mécanismes de compensation sont supprimés ou restructurés sur le continent, ce qui affaiblit l’équation économique de l’autoconsommation subventionnée et rend la valorisation de la flexibilité plus attrayante.

Le terrain français a ses particularités. La commande publique s’est ouverte cet été au gré à gré jusqu’à 140 000 euros hors taxes pour les travaux de pompes à chaleur, et plusieurs dispositifs d’aide ont été redessinés au 1er septembre. Un acteur qui arrive avec son propre financement intégré n’entre donc pas sur un marché vierge, mais sur un marché où l’aide publique se déplace vite.

Ce que la maison pilotée va exiger des acteurs de l’énergie

La question posée par ce modèle dépasse le cas d’une entreprise berlinoise. Si la valeur d’un foyer équipé ne tient plus au nombre de kilowattheures qu’il consomme mais à la souplesse qu’il rend au réseau, la relation entre fournisseur et client change de nature : elle devient un contrat de disponibilité, sur des durées de 25 ans qui dépassent largement celles d’un contrat de fourniture classique.

Pour les installateurs français, le sujet est moins théorique. Ceux qui adosseront leur activité à une plateforme de ce type gagneront un financement immédiat et céderont une part de la relation client à celui qui pilote les données. L’arbitrage entre volume de chantiers et maîtrise du client final se posera à chaque entreprise du secteur à mesure que ces plateformes traverseront la frontière.


Faites passer le mot en partageant !