Carlos Simón lève 15 millions d’euros pour prédire les complications de grossesse dès le premier trimestre

Le chercheur valencien, déjà à l'origine d'Igenomix, boucle un amorçage de 15 millions d'euros mené par Amadeus Capital Partners pour une plateforme qui lit dans le sang maternel les signaux de prééclampsie dès la neuvième semaine. Reste à convaincre les régulateurs, puis les payeurs.

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Il y a une manière très espagnole de faire de la biotech : un professeur de médecine, une université, une cohorte de patientes, et vingt ans de recherche avant la première commercialisation. Carlos Simón, médecin et chercheur en médecine de la reproduction, coche toutes les cases. Sa société iPremom, installée à Valence, vient d’annoncer une levée de 15 millions d’euros en amorçage pour une plateforme de diagnostic moléculaire qui prédit les complications de grossesse à partir d’une simple prise de sang.

Le diagnostic moléculaire consiste à lire, dans un échantillon biologique, des signaux invisibles à l’examen clinique. Appliqué à la grossesse, il vise un problème que la médecine traite encore largement après coup : la prééclampsie, le retard de croissance fœtal ou la prématurité se repèrent en général une fois les premiers symptômes installés. iPremom entend déplacer cette détection au premier trimestre, entre la neuvième et la quatorzième semaine.

Le tour a été mené par Amadeus Capital Partners, avec Asabys Partners et APEX Ventures. La question que pose cette opération dépasse le cas d’une jeune société espagnole : qu’est-ce qui fait qu’un chercheur académique convainc, la seconde fois, des fonds internationaux ?

Un chercheur qui n’en est pas à sa première société

Le nom de Carlos Simón n’est pas inconnu des investisseurs européens en sciences de la vie. Amadeus Capital Partners avait déjà misé à ses côtés sur Igenomix, une société de génétique de la reproduction dont le fonds décrit rétrospectivement le succès comme ayant transformé la génétique de la fécondation in vitro. Ce précédent explique en grande partie la vitesse d’exécution du tour actuel.

Le schéma se répète, à un cran de complexité supplémentaire. La FIV concerne une population restreinte et suivie de près ; la grossesse concerne toutes les femmes enceintes, avec des systèmes de santé qui n’ont ni les moyens ni les protocoles pour tester massivement. Pierre Socha, associé d’Amadeus Capital Partners, situe d’ailleurs le marché prénatal comme nettement plus large que celui de la génétique de la FIV. Passer de l’un à l’autre suppose de convaincre des payeurs publics, pas seulement des cliniques privées.

Ce que lit la plateforme MaiRa dans le sang maternel

La technologie repose sur l’ARN acellulaire, ces fragments d’ARN qui circulent librement dans le plasma et portent la signature des tissus dont ils proviennent. Dans le cas de la prééclampsie, les travaux des fondateurs relient l’anomalie à une résistance à la décidualisation, un défaut de préparation de la muqueuse utérine qui laisse une trace détectable très tôt.

MaiRa combine cette lecture biologique à des modèles prédictifs. Un échantillon sanguin unique, prélevé entre la neuvième et la quatorzième semaine, suffit à estimer un niveau de risque sur plusieurs complications, des mois avant l’apparition des symptômes. La plateforme a été bâtie par Carlos Simón et Tamara Garrido, directrice scientifique, sur plus d’une décennie de recherche commune.

L’intérêt clinique tient moins à la performance du test qu’à la fenêtre qu’il ouvre. Une patiente identifiée à risque en début de grossesse peut être placée sous surveillance renforcée et traitée en prévention, là où un diagnostic tardif ne laisse souvent que la gestion de la complication déclarée.

Un socle de données que peu de start-up peuvent aligner

La crédibilité du dossier tient d’abord à la matière accumulée avant la création de la société, en 2019. L’étude PREMOM, l’un des plus grands essais cliniques prospectifs menés en Espagne, fournit une base rarement disponible à ce stade de financement.

  • Plus de 26 000 échantillons biologiques exploitables ;
  • 10 000 grossesses suivies dans le cadre de l’étude ;
  • Des données de vie réelle, et non des échantillons reconstitués en laboratoire ;
  • Une réserve de signaux moléculaires liés à d’autres complications, destinés à enrichir progressivement la plateforme.

Cette antériorité change la nature du risque pour l’investisseur. Le financement ne sert pas à démontrer que la biologie fonctionne : il sert à valider cliniquement et à commercialiser une preuve déjà constituée, ce qui raccourcit d’autant l’horizon de retour.

Quinze millions d’euros pour franchir le cap réglementaire

Les fonds financeront la validation clinique et le déploiement commercial de MaiRa, avec en ligne de mire des homologations dans l’Union européenne et aux États-Unis. Le calendrier réglementaire constitue le principal aléa du dossier, le règlement européen sur les dispositifs de diagnostic in vitro ayant considérablement allongé les délais d’accès au marché.

Le fondateur, lui, cadre l’ambition bien au-delà du seul test de prééclampsie. Son argument tient en une inversion : la médecine prénatale ne souffrirait pas d’un manque d’outils, mais d’un mauvais moment d’observation.

Les complications de la grossesse ont été sous-diagnostiquées et sous-traitées pendant des générations, parce que ce champ cherchait au mauvais endroit et au mauvais moment. Notre ambition n’est pas seulement de construire un meilleur test de la prééclampsie, c’est de donner à chaque femme enceinte une image moléculaire précoce et complète de sa grossesse.

Carlos Simón, cofondateur et président d’iPremom, dans le communiqué annonçant la levée de fonds, le 2 septembre 2026

La santé des femmes attire enfin des capitaux européens

L’opération s’inscrit dans un flux d’investissement qui se densifie. D’après le décompte d’EU-Startups, environ 35,8 millions d’euros ont été levés cette année en Europe sur un ensemble restreint de financements voisins, entre diagnostic moléculaire, santé des femmes et détection précoce.

Le détail donne la mesure de la fragmentation du secteur : 5 millions d’euros pour la parisienne En Carta Diagnostics, 1,7 million pour la zurichoise KOVE Medical sur la réduction du risque de prématurité, 5,2 millions pour DITTO sur la santé menstruelle, 17,1 millions pour la plateforme de santé préventive Lucis. Les tickets restent modestes au regard des besoins de validation clinique, ce qui fait des 15 millions d’iPremom l’une des plus grosses opérations du segment cette année.

Le marché sous-jacent, lui, n’a rien de marginal. La prééclampsie touche 5 à 8 % des grossesses dans le monde, et les complications obstétricales sont associées chaque année à 260 000 décès maternels et à près de deux millions de mortinaissances au-delà de vingt-huit semaines. Ce niveau d’incidence rend la question du dépistage précoce difficile à repousser indéfiniment, comme le montre aussi la medtech de Cambridge qui raccourcit le diagnostic respiratoire.

Le pari d’un dépistage systématique au premier trimestre

Reste l’obstacle que ni la biologie ni le capital-risque ne règlent : le remboursement. Un test prédictif ne devient une pratique clinique que lorsqu’un système de santé accepte de le payer pour toutes les patientes, et non pour celles qui présentent déjà des facteurs de risque connus. La démonstration économique compte autant que la démonstration médicale, et elle se joue sur les coûts évités en néonatologie.

Les prochains arbitrages se joueront dans les agences et les caisses d’assurance maladie, plus que dans les laboratoires. Le parcours de Carlos Simón montre qu’une équipe académique européenne peut construire deux fois de suite une société crédible auprès des fonds internationaux ; il montre aussi que la difficulté s’est déplacée vers l’accès au marché, un terrain où l’amorçage récent d’une plateforme néerlandaise d’audition bute sur les mêmes questions. Ce que le passage à l’échelle des jeunes pousses européennes exige aujourd’hui tient moins à la technologie qu’à la capacité à convaincre des acheteurs publics.


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