Voir les titres Ne plus voir les titres
En une seule séance, une entreprise a repris près de 30 % en Bourse. Palantir, l’éditeur américain de logiciels longtemps associé aux agences de renseignement, a signé début août 2026 un retour spectaculaire à Wall Street, effaçant d’un coup une chute de 40 % subie depuis ses sommets de novembre. Derrière ce rebond se tient un personnage à part, Alex Karp, cofondateur et directeur général du groupe.
Docteur en philosophie devenu patron de l’une des sociétés les plus influentes de la tech de la défense, il cultive une image de franc-tireur, entre prises de position politiques tranchées et goût affiché de la provocation. Comment cet homme a-t-il fait de Palantir l’un des grands gagnants de la vague de l’intelligence artificielle, et que laisse-t-il entrevoir pour la suite ?
Un trimestre hors norme
Les chiffres publiés pour le deuxième trimestre 2026 ont sidéré le marché. Le chiffre d’affaires a bondi de 93 % sur un an, à 1,94 milliard de dollars, porté par une activité commerciale américaine en hausse de 149 %, à 764 millions de dollars. Le bénéfice net a dépassé 1 milliard de dollars et le bénéfice par action a atteint 0,41 dollar, contre 0,13 dollar un an plus tôt.
Le groupe a dans la foulée relevé ses prévisions annuelles, visant désormais plus de 8,15 milliards de dollars de revenus sur l’exercice, soit une croissance attendue d’environ 82 %. Son indicateur maison, le score dit de la règle des 40, a grimpé à 155 %, un niveau rarissime pour une société de cette taille, tandis que la trésorerie dégagée par l’activité a dépassé 1,2 milliard de dollars sur le seul trimestre. Ces résultats ont douché les craintes d’un décrochage face aux modèles d’IA généralistes.
Le philosophe devenu patron de la défense
Rien ne prédestinait Alex Karp à diriger un fleuron de la Silicon Valley. Titulaire d’un doctorat de philosophie soutenu en Allemagne, nourri de théorie critique, il cofonde Palantir en 2003 aux côtés de l’investisseur Peter Thiel, avec l’idée d’appliquer l’analyse de données à la lutte antiterroriste. Vingt-trois ans plus tard, il reste aux commandes, cas rare de fondateur philosophe à la tête d’un groupe coté.
Le personnage détonne dans un secteur lissé par la communication. Adepte revendiqué de course à pied et de tai-chi, prompt aux formules provocantes sur la géopolitique ou ses concurrents, Karp assume une ligne pro-Occident et pro-défense qui lui vaut autant d’admirateurs que de détracteurs. Cette posture tranchée fait partie de la marque Palantir autant que ses logiciels.
Une technologie née du renseignement
Au cœur du modèle se trouvent des plateformes qui transforment des masses de données éparses en décisions opérationnelles. Historiquement taillées pour les États et les armées, elles se déclinent aujourd’hui pour le monde de l’entreprise selon trois grands usages :
- Gotham, conçu pour le renseignement et la défense, qui relie et cartographie des données sensibles ;
- Foundry, destiné aux grands groupes industriels pour piloter chaînes logistiques et production ;
- AIP, la plateforme d’IA la plus récente, qui met des agents intelligents au service des opérations métier.
Cette bascule vers le privé explique la dynamique du trimestre. Palantir a conclu 220 contrats d’au moins un million de dollars sur la période, dont 73 dépassant les dix millions, signe que la demande déborde désormais largement du seul secteur public.
Face aux géants de l’IA générative
La grande peur des investisseurs portait un nom : la banalisation. Beaucoup redoutaient que les modèles développés par les créateurs des grands modèles génératifs, à l’image de l’un des laboratoires rivaux les plus en vue, ne rendent les outils de Palantir superflus. La réponse de Karp tient en une idée : transformer la technologie en valeur économique réelle, là où d’autres vendent surtout de la promesse.
Les chiffres lui donnent, pour l’instant, raison. La valeur résiduelle des contrats commerciaux américains a progressé de 124 % sur un an, preuve que les clients s’engagent sur la durée. L’argument de vente est limpide : garder la maîtrise de ses données et de ses décisions, sans les livrer aux modèles des géants de l’IA.
Vendre la souveraineté à l’Europe
C’est peut-être là que se joue le prochain acte. Palantir a fait de la souveraineté numérique son principal argument, au moment où l’Europe réarme et cherche à moderniser ses administrations. Le revenu tiré des contrats gouvernementaux américains a encore crû de 90 %, à 809 millions de dollars, et le groupe lorgne ouvertement les budgets publics européens, sur le terrain d’un champion allemand de l’IA de défense.
La demande de souveraineté en matière d’intelligence artificielle est désormais libérée.
Alex Karp, cofondateur et directeur général de Palantir, dans le communiqué de résultats du deuxième trimestre 2026, le 3 août 2026
Le paradoxe n’échappe à personne. Vendre de la souveraineté depuis les États-Unis à des Européens soucieux de leur autonomie stratégique heurte de front le discours porté par les tenants d’une filière européenne indépendante. Pour les dirigeants du continent, la tentation de l’efficacité immédiate se heurte à l’enjeu de long terme de ne pas confier ses données les plus sensibles à un acteur étranger.
Ce qu’Alex Karp pourrait tenter ensuite
Le plus dur commence maintenant. Après un rebond aussi violent, Palantir devra prouver que la demande de souveraineté n’est pas un feu de paille et que sa plateforme d’IA reste indispensable face à des modèles toujours plus performants. La trésorerie de plus de neuf milliards de dollars accumulée lui offre les moyens d’accélérer, par la recherche comme par d’éventuelles acquisitions. Une implantation renforcée auprès des gouvernements européens, portée par la vague de réarmement du continent, constitue le débouché le plus évident, à condition de lever les réticences des États soucieux de leur autonomie.
Reste la variable Karp lui-même. Son franc-parler séduit les marchés quand les résultats suivent, mais expose le groupe dès que le vent tourne, tant l’homme et l’entreprise sont devenus indissociables. La vraie inconnue n’est pas la prochaine annonce financière, mais la capacité de Palantir à rester incontournable le jour où la souveraineté numérique cessera d’être un slogan pour devenir une exigence quotidienne des États comme des entreprises.

