Dario Amodei, le patron d’Anthropic qui prêche la prudence tout en menant la course à l’IA

Cofondateur d'Anthropic et voix critique sur les dangers de l'IA, Dario Amodei affiche l'une des croissances les plus rapides de la tech et une valorisation qui vise à dépasser OpenAI. Un grand écart entre prudence affichée et course effrénée.

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Rares sont les patrons de la tech à passer autant de temps à décrire les dangers de leur propre invention. Dario Amodei, cofondateur et dirigeant d’Anthropic, la société américaine à l’origine de l’assistant Claude, a bâti sa réputation sur une conviction inconfortable : l’intelligence artificielle est l’une des technologies les plus puissantes et les plus risquées jamais mises au point. Cela ne l’a pas empêché de prendre la tête de l’une des croissances les plus rapides de l’histoire économique récente.

Ce grand écart résume l’homme. Physicien de formation, transfuge d’OpenAI, il défend une IA développée avec prudence tout en levant des dizaines de milliards pour aller plus vite que ses concurrents. Comment un dirigeant qui alerte sur les périls de sa filière peut-il, dans le même mouvement, en devenir l’un des accélérateurs les plus déterminés ?

Du refus d’OpenAI à la fondation d’Anthropic

Formé à la physique avant de basculer vers l’intelligence artificielle, Dario Amodei a d’abord dirigé la recherche chez OpenAI. En 2021, il quitte l’entreprise avec sa sœur Daniela et une poignée de chercheurs, en désaccord sur la place accordée à la sécurité. Ensemble, ils fondent Anthropic autour d’une idée simple : la maîtrise des risques doit précéder la course à la puissance.

Cette philosophie a façonné Claude, l’assistant maison, puis Claude Code, son outil de programmation. L’entreprise s’est aussi fait connaître par les prises de parole publiques de son dirigeant, entre essais fleuves et avertissements répétés. Le discours a nourri une image singulière, celle d’un patron qui construit ce dont il dit se méfier, un positionnement aussi scruté que commenté dans la Silicon Valley.

Une croissance qui défie les repères

Les chiffres d’Anthropic ont de quoi donner le vertige. En un trimestre, début 2026, revenus et usage ont été multipliés par quatre-vingts en rythme annualisé, une accélération que l’entreprise elle-même n’avait pas anticipée. Le tableau ci-dessous retrace la trajectoire.

PériodeRevenus annualisés
Fin 20241 milliard de dollars
Fin 20259 milliards de dollars
Premier trimestre 2026Plus de 44 milliards de dollars (run-rate)

Le moteur de cette envolée porte un nom, Claude Code, lancé en mai 2025 et déjà crédité de 2,5 milliards de dollars de revenus annualisés. Les ingénieurs logiciels, premiers à adopter l’outil, préfigurent selon Amodei ce qui attend d’autres métiers. Cette dynamique alimente l’essor de l’IA agentique en entreprise, capable d’exécuter des tâches en autonomie.

La course au calcul, talon d’Achille du modèle

Derrière ces records se cache une fragilité. Anthropic ne possède aucun centre de données et loue sa puissance de calcul à ses investisseurs comme à ses rivaux. Pour absorber la demande, l’entreprise empile les contrats d’infrastructure à un rythme inédit :

  • cinq gigawatts de capacité réservés auprès d’Amazon, dont une partie avant la fin 2026 ;
  • cinq gigawatts supplémentaires avec Google et Broadcom à partir de 2027 ;
  • trente milliards de dollars de capacité Azure engagés avec Microsoft et Nvidia ;
  • un accord avec SpaceX pour un centre de données dédié, doté de plus de 220 000 processeurs graphiques.

Cette dépendance a un revers direct : chaque puce mobilisée pour Claude est une puce en moins pour les modèles concurrents, y compris ceux de ses propres fournisseurs. La solidité de l’édifice repose donc autant sur l’accès au calcul que sur la qualité des algorithmes.

Une valorisation qui pourrait dépasser OpenAI

La finance a déjà validé la trajectoire. En février 2026, Anthropic a levé 30 milliards de dollars sur une valorisation de 380 milliards. Depuis, plusieurs rapports évoquent un tour de table estival d’environ 50 milliards, qui porterait la valorisation autour de 900 milliards, voire du millier de milliards de dollars. De quoi passer devant OpenAI et sa valorisation d’environ 852 milliards, dans une bataille où la stratégie de son rival OpenAI reste la principale référence.

Les sceptiques rappellent que le revenu en rythme annualisé mesure une vitesse, pas un chiffre d’affaires constaté. Un mémo interne d’OpenAI, fuité au printemps, conteste d’ailleurs une partie des revenus revendiqués par Anthropic. Les analystes relèvent toutefois un signal encourageant : les marges brutes sur l’inférence seraient passées de 38 à plus de 70 % en un an, rare indice de rentabilité dans un secteur qui brûle du cash.

Le prophète des risques face à ses propres contradictions

C’est sur le terrain des idées qu’Amodei se distingue le plus. Dans ses essais, dont le récent The Adolescence of Technology, il décrit une IA bientôt capable de dépasser l’humain dans presque tous les domaines et appelle à encadrer la filière par la loi plutôt que par les seules promesses des entreprises. Il a notamment mis en garde contre la suppression de la moitié des emplois de bureau débutants dans les années à venir.

Deux problèmes spécifiques me préoccupent : la suppression d’emplois et la concentration du pouvoir économique.

Dario Amodei, cofondateur et PDG d’Anthropic, dans son essai The Adolescence of Technology, janvier 2026

Cette lucidité affichée nourrit une critique récurrente : comment prôner la prudence tout en menant la course ? La réponse d’Amodei tient sur une ligne de crête, celle d’un acteur qui préfère peser sur le règlement européen sur l’IA et sur les pratiques du secteur en y participant, plutôt qu’en le regardant de loin. La cohérence de cette posture reste discutée.

Ce que la suite dira du pari Amodei

Le pari d’Anthropic engage plus que son fondateur. S’il réussit, il installe durablement un duopole américain de l’IA, face auquel l’alternative européenne incarnée par Mistral paraît encore fragile. S’il déçoit, il alimentera le procès en bulle qui vise déjà les valorisations vertigineuses du secteur. Amodei lui-même laisse entendre qu’un simple ralentissement des progrès suffirait à fragiliser tout l’édifice.

Restent les prochaines étapes, que le dirigeant n’a pas tranchées : sécuriser ses propres puces, viser une entrée en Bourse ou tenir son cap d’entreprise indépendante. Quelle que soit la voie choisie, la trajectoire d’Anthropic dira beaucoup de la capacité du secteur à transformer une croissance record en modèle durable, en Europe comme aux États-Unis.


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