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- Une levée de 17 millions pour franchir le cap industriel
- Ce que change l’argile calcinée dans la chimie du ciment
- Un marché où la concurrence française est déjà installée
- Le modèle de joint-ventures comme accélérateur
- La pression réglementaire comme moteur commercial
- Ce que la montée en puissance devra prouver
Le ciment est un cas d’école industriel : indispensable, bon marché, et responsable à lui seul de 7 à 8 % des émissions mondiales de CO₂. L’essentiel de cette empreinte ne vient pas des camions ni des fours, mais du clinker, ce composant obtenu en cuisant du calcaire à haute température, qui concentre 80 à 90 % des émissions de la fabrication. Réduire sa part dans le mélange est donc le levier le plus direct dont dispose la filière.
C’est exactement le pari de NeoCem, jeune entreprise née à Lille en 2021, qui remplace une large part du clinker par des argiles calcinées issues de déchets et de co-produits industriels. Le 15 juillet, la société a bouclé une levée de 17 millions d’euros auprès de Crédit Mutuel Impact pour accélérer le déploiement de sa première unité de production. Une technologie mature suffit-elle à faire bouger l’un des marchés industriels les plus verrouillés d’Europe ?
Une levée de 17 millions pour franchir le cap industriel
L’opération a été menée par le Fonds Révolution Environnementale et Solidaire, abondé par le Dividende sociétal de Crédit Mutuel Alliance Fédérale et géré par Crédit Mutuel Impact. Elle prolonge le soutien des investisseurs historiques de la société, parmi lesquels Rev3 Capital, Nord France Amorçage, Finorpa et CB Green, présents depuis les premières phases du développement industriel. Avolta Partners a conseillé NeoCem sur le montage financier.
La structure reste volontairement légère au regard de l’ambition affichée : 21 équivalents temps plein répartis sur deux sites, le siège et le laboratoire à Lille, la première unité de production à Saint-Maximin, près de Chantilly dans l’Oise. Le portefeuille de propriété intellectuelle comprend un brevet déposé, deux enveloppes Soleau et une licence de procédé exclusive mondiale, socle juridique du modèle de licences et de partenariats que l’entreprise veut déployer.
Le premier produit a été commercialisé en novembre 2025, ce qui place NeoCem dans une catégorie encore restreinte : celle des acteurs de la décarbonation du ciment qui vendent déjà, plutôt que d’annoncer. Cette antériorité commerciale change la nature de la discussion avec les cimentiers et les majors du bâtiment, qui n’achètent pas une promesse de laboratoire.
Ce que change l’argile calcinée dans la chimie du ciment
La plateforme technologique de NeoCem repose sur des matériaux cimentaires à base d’argiles calcinées, dont les propriétés se rapprochent de celles du clinker sans en porter le coût carbone. Quatre caractéristiques résument l’argumentaire commercial que l’entreprise oppose aux solutions de captage, plus lourdes en investissement et plus lointaines dans le calendrier.
- une réduction allant jusqu’à 90 % des émissions de CO₂ par rapport à un ciment CEM I classique ;
- des performances techniques annoncées équivalentes aux standards du marché ;
- une compétitivité économique revendiquée sans surcoût pour le client final ;
- des matières premières issues de déchets ou de co-produits industriels disponibles en abondance à l’échelle européenne ;
- des centaines de formulations testées, couvrant liants routiers, mortiers, béton prêt à l’emploi et préfabrication.
Cette profondeur de catalogue est un atout d’intégration : elle permet d’entrer dans des chaînes de valeur existantes sans imposer aux partenaires de refondre leurs procédés. La disponibilité immédiate de l’offre constitue le vrai différenciateur dans un secteur habitué à raisonner en décennies. Elle ne met pas pour autant NeoCem à l’abri d’une concurrence française déjà structurée.
Un marché où la concurrence française est déjà installée
Hoffmann Green Cement Technologies, cotée à Paris, a livré près de 40 000 tonnes de ciment sans clinker au premier semestre 2026, soit une progression de 104 % sur un an, pour un chiffre d’affaires de 3,5 millions d’euros et un objectif de 100 000 tonnes sur l’exercice. L’entreprise vendéenne a signé neuf nouveaux partenariats commerciaux et industriels sur la période.
Ecocem pousse de son côté la technologie ACT, qui vise à ramener la teneur en clinker sous les 30 %, contre environ 75 % dans un ciment conventionnel. Materrup, dans les Landes, mise sur l’argile crue non cuite, jusqu’à 70 % du mélange, et a noué un partenariat industriel avec Vicat pour accélérer le déploiement de son ciment argileux. Chacun défend une chimie différente pour un même objectif, ce qui rend l’issue du marché encore indécise.
Le calcul des cimentiers historiques ajoute une variable : ils investissent simultanément dans le captage de carbone et les liants alternatifs, quitte à s’allier avec les nouveaux entrants. Benjamin Constant, directeur général de NeoCem, place l’enjeu à cette échelle.
Décarboner le ciment est l’un des défis industriels majeurs de notre génération ; le relever aux côtés d’un investisseur engagé et de long terme change la donne
Benjamin Constant, directeur général de NeoCem, communiqué de Crédit Mutuel Alliance Fédérale du 15 juillet 2026
Le modèle de joint-ventures comme accélérateur
Plutôt que de financer seule ses usines, la société construit son déploiement sur des partenariats industriels et des coentreprises. Des partenaires ont déjà été identifiés en France et à l’international, avec des discussions décrites comme avancées pour la création de nouvelles unités de production. Ce montage transfère une partie de l’intensité capitalistique aux partenaires locaux, qui apportent ancrage industriel, logistique et accès commercial.
L’unité de Saint-Maximin sert de démonstrateur à ce schéma, avec une montée en puissance progressive vers une capacité cible de 200 000 tonnes par an. La logique est celle d’une entreprise de technologie qui monétise un procédé, plus que celle d’un cimentier classique : le capital lourd reste chez le partenaire, la valeur chez le licencié. Reste à savoir ce qui pousse les acheteurs à basculer.
La pression réglementaire comme moteur commercial
La demande de liants bas carbone ne se décrète pas, elle se construit sous contrainte. Plusieurs dispositifs européens et français convergent aujourd’hui pour rendre le ciment conventionnel plus coûteux à mesure que la décennie avance, ce qui déplace mécaniquement l’arbitrage économique des maîtres d’ouvrage.
- le durcissement du marché carbone européen et la disparition progressive des quotas gratuits pour les secteurs industriels exposés ;
- l’ajustement carbone aux frontières, qui renchérit les importations de ciment et de clinker hors Union européenne ;
- la feuille de route européenne sur l’industrie décarbonée, qui pousse les acheteurs publics vers des matériaux à faible empreinte ;
- le financement public de la décarbonation, qui subventionne les procédés de rupture plutôt que les rénovations d’outils existants.
Selon les travaux de synthèse conduits sur la filière, la seule réduction du taux de clinker par incorporation de matériaux cimentaires supplémentaires pourrait produire une baisse cumulée d’environ 25 % des émissions du secteur d’ici 2050. C’est peu au regard de l’engagement de neutralité carbone pris par l’industrie mondiale à la même échéance, mais c’est le seul levier disponible sans attendre une infrastructure de captage.
Ce que la montée en puissance devra prouver
Une capacité cible de 200 000 tonnes par an reste modeste face à un marché français du ciment qui se compte en millions de tonnes. La question n’est donc pas de savoir si NeoCem remplacera les cimentiers, mais combien de sites partenaires la société parviendra à ouvrir avant que les majors ne déploient leurs propres solutions bas carbone à grande échelle.
Le calendrier des trois prochaines années fournira la réponse. Il se lira dans trois indicateurs simples : le nombre de coentreprises effectivement signées, le taux d’utilisation de l’unité de Saint-Maximin, et la capacité à faire homologuer les formulations dans les référentiels de prescription du bâtiment. C’est la normalisation technique, pas la chimie, qui arbitre en dernier ressort l’accès aux gros chantiers.
Pour les entreprises du BTP et les maîtres d’ouvrage, l’enjeu devient concret dès les prochains appels d’offres : chaque tonne de liant bas carbone intégrée à un projet allège un bilan carbone qui sera réclamé, tôt ou tard, par un financeur ou un donneur d’ordre. La rareté de l’offre disponible immédiatement pèsera alors autant que son prix.

