Heorhii Bohuslavskyi, le chercheur de VTT qui veut faire descendre l’électronique dans le cryostat

Un chercheur du VTT quitte le laboratoire pour vendre aux constructeurs d'ordinateurs quantiques le composant qui leur manque. Son amorçage de 2,6 millions d'euros pose la question du modèle de fournisseur dans une filière européenne encore fragmentée.

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Un ordinateur quantique supraconducteur vit dans un cryostat, une enceinte réfrigérée qui maintient la puce à quelques millikelvins au-dessus du zéro absolu. Chaque qubit y est relié à l’extérieur par ses propres câbles, jusqu’à une électronique de contrôle installée à température ambiante. Ce câblage devient le facteur limitant bien avant la physique des qubits eux-mêmes.

Heorhii Bohuslavskyi, chercheur au VTT Technical Research Centre of Finland, travaille depuis douze ans sur ce point de blocage. Il vient de passer de la paillasse à la direction d’entreprise : sa société S-Transistors a annoncé le 31 août un tour d’amorçage de 2,6 millions d’euros mené par Lifeline Ventures. Que vaut un pari sur un composant dont les clients ne sont eux-mêmes pas encore rentables ?

Douze ans de cryo-électronique avant de passer de l’autre côté

Le parcours de ce physicien tient dans une spécialité étroite et exigeante. Il dirige au sein du VTT l’activité de détection quantique et y occupe un poste de chercheur senior. Douze années de recherche et développement l’ont conduit de la cryo-électronique aux qubits, puis aux transistors supraconducteurs qui font aujourd’hui l’objet de sa société.

Ses travaux portent sur les transistors à effet de champ Josephson, dont la conduction supraconductrice se pilote par une tension de grille. Cette famille de dispositifs intéresse les amplificateurs paramétriques, les qubits supraconducteurs et les circuits intégrés fonctionnant à très basse température. La bascule vers l’entreprise est passée par VTT LaunchPad, l’incubateur interne de l’institut finlandais, qui associe chercheurs, propriété intellectuelle et investisseurs.

Il n’est pas parti seul. Andrey Generalov, directeur technique et cofondateur, apporte quinze ans de développement de procédés à l’échelle de la plaque et de circuits intégrés supraconducteurs. Markus Lehtisalo complète l’équipe avec cinq ans de conception et de test de transistors. Trois profils issus du même laboratoire, dans un institut qui emploie plus de 2 300 personnes et revendique plus de quatre-vingts ans d’existence.

Le mur que S-Transistors prétend faire tomber

La difficulté est d’abord thermique. L’électronique classique qui pilote les qubits consomme beaucoup et chauffe, si bien que l’installer près de la puce quantique reviendrait à détruire l’environnement froid qu’elle est censée servir. Certains transistors silicium industriels fonctionnent au froid extrême, mais sans combiner la performance et la sobriété nécessaires au pilotage d’un grand nombre de qubits.

Le transistor supraconducteur promet de tenir les deux bouts, avec une dissipation quasi nulle et une vitesse de commutation élevée, dans un composant compatible avec l’environnement cryogénique. La technologie est déjà disponible à l’échelle de la plaque, ce qui la distingue des travaux restés au stade du dispositif unique en laboratoire.

La voie la plus claire, pour les ordinateurs quantiques supraconducteurs en particulier, consiste à faire descendre l’électronique de contrôle et d’interface classique dans le cryostat, juste à côté de la puce quantique maintenue au froid pour protéger ses états quantiques fragiles.

Heorhii Bohuslavskyi, cofondateur et directeur général de S-Transistors, dans le communiqué annonçant le tour d’amorçage, le 31 août 2026

Ce déplacement du contrôle vers le froid n’est pas une préférence d’ingénieur. Il conditionne la possibilité même de passer de quelques dizaines de qubits à plusieurs milliers. Le nombre de câbles croît avec le nombre de qubits, et aucun cryostat existant n’absorbe cette progression.

Ce que la jeune société met sur la table

Le dossier présenté aux investisseurs tient en quelques éléments concrets, loin des promesses de rupture habituelles du secteur. Quatre points structurent l’emploi des 2,6 millions d’euros levés auprès de Lifeline Ventures et d’un investisseur privé.

  • Le développement de plusieurs prototypes destinés au contrôle et au traitement du signal en environnement cryogénique ;
  • L’installation d’un laboratoire cryogénique en propre, aujourd’hui partagé avec l’institut d’origine ;
  • Une ligne pilote de fabrication pour les circuits intégrés à transistors supraconducteurs ;
  • Le recrutement d’une équipe encore réduite à quelques personnes.

Le premier produit annoncé est un multiplexeur qui s’insère dans les installations cryogéniques existantes, sans imposer de refonte. Les premières livraisons sont promises dès la première année d’exploitation, ce qui donne à la société un chiffre d’affaires possible avant même que la carte mère quantique n’existe.

Un amorçage de 2,6 millions d’euros qui dit le stade du projet

Le montant situe précisément la maturité du projet. Un pre-seed de cette taille finance une preuve industrielle, pas une industrialisation. Lifeline Ventures est un investisseur nordique reconnu, habitué aux sorties de laboratoire, et sa présence vaut signal auprès des fonds qui suivront.

La comparaison avec les levées récentes du quantique européen éclaire l’écart d’échelle. Les fabricants de machines lèvent par tranches de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de millions ; un fournisseur de brique matérielle démarre deux ordres de grandeur plus bas. Le modèle économique n’est pourtant pas le même, puisqu’il vise à vendre à tous les constructeurs plutôt qu’à en devenir un.

Une Europe quantique qui avance sur des briques séparées

Le continent ne manque pas d’acteurs, mais chacun tient un fragment de la chaîne. Pasqal a conduit ses processeurs à atomes neutres jusqu’au Nasdaq, IQM y est entré avant lui, et le grenoblois Quobly défend une approche par spins dans le silicium. Aucun de ces acteurs ne fabrique son électronique cryogénique, ce qui laisse un espace de fournisseur ouvert.

Cette dispersion a un coût politique bien identifié. L’alerte de la Cour des comptes sur le rachat des pépites françaises rappelle qu’une brique critique développée en Europe peut changer de mains avant d’avoir servi l’industrie européenne. Une société de trois personnes en Finlande constitue exactement le profil que les acquéreurs américains et asiatiques surveillent.

Ce que les dix-huit prochains mois peuvent réserver au fondateur

La feuille de route affichée reste courte, et c’est cohérent avec un amorçage de 2,6 millions d’euros. Livrer le multiplexeur à quelques clients pilotes, monter le laboratoire, démontrer la reproductibilité des procédés. Chacune de ces étapes conditionne le tour suivant, qui devra financer une capacité de production réelle et se chiffrera en dizaines de millions.

Une seconde trajectoire se dessine en filigrane dans le discours de la société. Les transistors supraconducteurs sont présentés comme une réponse à la consommation des processeurs graphiques dans les centres de données d’intelligence artificielle, marché sans commune mesure avec celui du quantique. Cette double promesse attire les investisseurs autant qu’elle les inquiète, parce qu’elle disperse une équipe de trois personnes sur deux fronts.

Le passage du chercheur au dirigeant se juge rarement sur la technologie. Il se juge sur la capacité à choisir un client, un calendrier et un procédé, puis à s’y tenir pendant que les publications continuent d’affluer. La question posée à Heorhii Bohuslavskyi n’est pas physique, elle est industrielle, et les prochaines commandes des constructeurs de machines quantiques y répondront plus sûrement que les prochaines mesures en laboratoire.


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