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- Une chaudière nucléaire pensée pour la chaleur, pas l’électricité
- Près de 100 millions d’euros pour changer d’échelle
- Un marché de la chaleur encore dominé par le fossile
- Une concurrence française et européenne qui s’organise
- Ce qui pourrait faire ou défaire le pari
- Un pari sur la chaleur nucléaire de proximité
Décarboner la production de chaleur reste l’un des angles morts de la transition énergétique. Aujourd’hui, près de 70 % du chauffage et de l’eau chaude en France reposent encore sur des énergies fossiles importées, du gaz surtout, alors que l’électricité, elle, se décarbone depuis longtemps. Les réseaux de chaleur urbains, qui alimentent quartiers, hôpitaux et bâtiments publics, cherchent une solution à la fois propre, pilotable et déployable vite.
C’est le pari d’une jeune pousse française, Calogena, filiale du groupe industriel Gorgé. Sa promesse tient en une image inhabituelle : un petit réacteur nucléaire conçu non pas pour produire de l’électricité, mais pour chauffer directement des réseaux de chaleur. Avec près de 100 millions d’euros réunis, l’entreprise passe de l’épure au projet industriel. Une chaudière atomique de quartier peut-elle vraiment s’imposer face au gaz ?
Une chaudière nucléaire pensée pour la chaleur, pas l’électricité
Créée en 2021, Calogena développe un réacteur baptisé CAL30, d’une puissance de 30 mégawatts thermiques. Là où la plupart des petits réacteurs modulaires visent la production d’électricité, cette machine fonctionne à basse pression et ne produit que de la chaleur, ce qui simplifie sa conception et sa sûreté. L’objectif est de la raccorder à un réseau de chaleur existant, en substitution d’une chaudière au gaz.
Le calendrier vise un déploiement dès 2030, un horizon volontariste pour une technologie nucléaire. L’entreprise, qui s’est rapprochée du centre du Commissariat à l’énergie atomique de Cadarache pour ses travaux, mise sur un design compact, simple et reproductible pour tenir ce délai. La logique est industrielle avant d’être expérimentale : fabriquer en série des unités standardisées plutôt que des prototypes uniques.
Près de 100 millions d’euros pour changer d’échelle
Le financement a basculé au printemps 2026. Après une aide de 48 millions d’euros de France 2030, annoncée le 10 mars lors du Sommet sur l’énergie nucléaire, Calogena a bouclé une augmentation de capital d’environ 50 millions d’euros le 17 avril. La Banque des Territoires, le fonds Deep Tech 2030 géré par Bpifrance et le groupe Snef, spécialiste des métiers du nucléaire, sont entrés au capital aux côtés du groupe Gorgé, qui reste actionnaire majoritaire.
Cet argent doit servir à finaliser la conception du réacteur, à amorcer l’industrialisation des composants clés du premier modèle et à préparer un développement à l’export, en Europe du Nord et centrale. L’arrivée d’un industriel du nucléaire comme Snef, aux 2,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, crédibilise la phase de réalisation autant que le tour de table.
Ce solide actionnariat est parfaitement aligné avec les priorités stratégiques de Calogena : l’excellence industrielle pour construire nos réacteurs, l’ancrage territorial pour convaincre les collectivités, et le soutien institutionnel pour nous imposer à l’export sur le marché de la chaleur nucléaire.
Julien Dereux, directeur général de Calogena, à l’occasion de l’augmentation de capital du 17 avril 2026
Un marché de la chaleur encore dominé par le fossile
Si le projet séduit autant d’investisseurs publics, c’est qu’il répond à plusieurs attentes à la fois. Les atouts mis en avant par l’entreprise et ses partenaires dessinent un positionnement singulier :
- une réponse directe à la dépendance au gaz importé, sur un poste que l’électrification peine à couvrir ;
- une décarbonation massive des réseaux de chaleur urbains, cibles prioritaires de la transition ;
- un ancrage territorial fort, puisque chaque unité s’adresse à une collectivité et à son réseau ;
- un design volontairement sobre, censé réduire les coûts et les délais d’autorisation ;
- une ambition d’export vers des pays d’Europe du Nord et centrale, très consommateurs de chaleur en réseau.
Ce marché, longtemps ignoré des industriels du nucléaire, attire désormais plusieurs prétendants. La question de l’atout du nucléaire français dépasse d’ailleurs la seule chaleur, jusqu’aux besoins colossaux des centres de données, et la concurrence s’organise vite.
Une concurrence française et européenne qui s’organise
Le paysage des petits réacteurs se structure autour de projets aux cibles très différentes. Le tableau ci-dessous situe Calogena parmi les principaux acteurs français, dont les trajectoires divergent nettement :
| Acteur | Usage visé | État d’avancement |
|---|---|---|
| Calogena | Chaleur des réseaux urbains | Près de 100 M€ réunis, cible 2030 |
| Jimmy | Chaleur industrielle haute température | Soutenu par France 2030 |
| Newcleo | Électricité, réacteur rapide au plomb | Levées importantes, horizon plus lointain |
| Naarea | Électricité à partir de déchets | Projet fragilisé, avenir incertain |
Deux enseignements ressortent. Calogena est l’un des rares à viser explicitement la chaleur urbaine, quand ses concurrents visent l’électricité ou la chaleur industrielle. L’Europe entre par ailleurs dans la partie : la Commission européenne a présenté en mars 2026 un fonds de garantie de 200 millions d’euros destiné à attirer les financements vers les petits réacteurs.
Ce qui pourrait faire ou défaire le pari
Les obstacles restent nombreux. La sûreté nucléaire impose un long processus d’autorisation, et aucun réacteur de ce type n’a encore été raccordé à un réseau de chaleur en France. Le passage du premier exemplaire à une production de série concentre l’essentiel du risque industriel et financier, comme pour toute technologie de rupture.
L’acceptabilité locale pèsera tout autant. Installer un réacteur, même petit et à basse pression, à proximité d’habitations suppose un travail de pédagogie et de confiance avec les collectivités. Le modèle économique devra aussi prouver qu’il tient face au gaz et aux autres sources bas-carbone, dans un contexte où sécuriser sa facture d’électricité occupe déjà les directions. La disponibilité des compétences nucléaires constitue un dernier verrou.
La filière affronte en effet une pénurie de talents industriels qui pourrait ralentir les projets les plus ambitieux. Calogena s’appuie sur l’écosystème de Gorgé et de Snef pour sécuriser une partie de ces savoir-faire, un avantage que peu de jeunes pousses possèdent.
Un pari sur la chaleur nucléaire de proximité
Le projet dépasse le sort d’une seule entreprise. Il teste l’idée qu’un pays peut réindustrialiser une brique entière de sa transition, la chaleur, longtemps reléguée derrière l’électricité et les transports. La réussite de Calogena dirait quelque chose de la capacité française à transformer une avance technologique en filière.
Pour les collectivités et les industriels de la chaleur, l’échéance de 2030 approche vite, et les arbitrages sur les réseaux se préparent dès maintenant. Si la chaudière atomique de quartier tient ses promesses, elle pourrait rebattre les cartes d’un marché resté à l’écart du nucléaire, en France comme chez ses voisins européens.

