Pascal Gauthier, le patron de Ledger qui rêve de Wall Street sans y renoncer

Ledger a préparé une entrée à Wall Street valorisée 4 milliards de dollars, avant de la suspendre en pleine tempête boursière. Portrait de Pascal Gauthier, le patron qui parie sur l'Amérique pour financer la licorne française de la crypto.

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À la tête de l’une des rares licornes françaises devenues des références mondiales, Pascal Gauthier incarne une ambition rare dans la tech tricolore : celle d’imposer une marque hexagonale au cœur d’un secteur dominé par les acteurs américains. Le patron de Ledger dirige le spécialiste des portefeuilles matériels de cryptomonnaies, ces boîtiers qui sécurisent plus de 100 milliards de dollars d’actifs numériques pour leurs détenteurs.

L’entreprise a vendu plus de 8 millions de ses appareils de la gamme Nano depuis sa création en 2014, et s’est imposée comme le nom qui vient en premier à l’esprit dès qu’il s’agit de protéger ses cryptos. Une réussite industrielle qui a nourri un rêve plus grand : entrer en Bourse à New York.

Ce projet, préparé pendant des mois, vient pourtant d’être suspendu. Comment un dirigeant peut-il assumer une ambition américaine aussi frontale tout en renonçant, du moins pour l’instant, à la consécration boursière ?

Un dirigeant façonné par la finance et la tech

Pascal Gauthier n’est pas le fondateur historique de Ledger, née en 2014 dans le sillage de l’écosystème crypto français. Il en a pris les commandes pour transformer une pépite technique en acteur industriel, capable de lever des capitaux à la hauteur de ses ambitions. Son parcours mêle culture financière et goût du produit, une combinaison qui explique sa lecture très pragmatique des marchés.

Le dernier tour de table de l’entreprise remonte à mars 2023, avec 100 millions d’euros ajoutés dans le cadre d’une série C portée à 456 millions d’euros au total. L’opération avait alors valorisé Ledger autour de 1,3 milliard d’euros. Depuis, la société aligne les signaux d’une entreprise qui prépare le passage à l’échelle supérieure, à l’image d’autres pépites françaises comme la néobanque partie à l’assaut du financement des PME.

Une entrée à Wall Street préparée puis gelée

Tout semblait pourtant indiquer une opération imminente. Ledger se préparait depuis plusieurs mois à une introduction sur le marché américain, avec une valorisation visée autour de 4 milliards de dollars. L’entreprise avait noué un rapprochement stratégique avec de grandes banques d’affaires et inauguré des bureaux new-yorkais au printemps, autant de signes d’un projet très avancé.

Le scénario s’est enrayé au mois de mai 2026. Selon des informations relayées par le média spécialisé CoinDesk, la société n’avait toujours pas déposé de déclaration d’enregistrement auprès du régulateur américain, étape officielle qui ouvre la voie à une cotation. La mise en pause a été attribuée à des conditions de marché jugées défavorables, sans confirmation officielle des dirigeants de l’entreprise.

Un marché des introductions qui s’est refermé

Ledger est loin d’être un cas isolé. Plusieurs acteurs du secteur ont, au même moment, remisé leurs ambitions boursières, ce qui dessine un gel plus large des cotations dans la crypto :

  • la plateforme d’échange Kraken, qui avait pourtant déposé un dossier confidentiel fin 2025, a repoussé son opération ;
  • la société Consensys a décalé son projet d’introduction à l’automne suivant, pour des raisons similaires ;
  • le spécialiste de la garde d’actifs BitGo, entré en Bourse en janvier après avoir levé 213 millions de dollars, a vu son action chuter de plus de 30 % sous son prix d’introduction.

À ces reculs s’est ajoutée une crise sur le marché des actions pré-cotation, nourrie par les tensions autour de la valorisation des géants de l’intelligence artificielle. Dans ce climat, précipiter une cotation aurait exposé Ledger à une décote difficile à assumer pour une marque soucieuse de son image. La prudence de Gauthier apparaît, dans ce contexte, moins comme un renoncement que comme un calcul.

Un pari assumé sur les États-Unis

Si l’opération est gelée, le cap, lui, ne bouge pas. Pascal Gauthier passe une part croissante de son temps à New York, convaincu que l’avenir du financement crypto se joue outre-Atlantique. Sa lecture du fossé entre l’Europe et les États-Unis en matière de capital-risque, il l’a exprimée sans détour.

Si je passe plus de temps à New York, c’est parce que je sais que c’est là que se trouve aujourd’hui l’argent investi dans les cryptomonnaies ; il n’est nulle part ailleurs dans le monde, et certainement pas en Europe.

Pascal Gauthier, PDG de Ledger, propos rapportés par le Financial Times, novembre 2025

Ce constat, partagé par nombre de dirigeants européens de la tech, éclaire la stratégie de Ledger. L’entreprise cherche à capter des investisseurs américains là où ils se trouvent, quitte à faire de New York son centre de gravité financier. Cette bascule vers les capitaux étrangers rappelle les débats sur l’ouverture des acteurs français aux nouveaux usages des actifs numériques.

Le produit comme socle de la crédibilité

Pendant que le calendrier boursier se réajuste, l’entreprise continue d’avancer sur son terrain d’origine. Ledger a présenté une nouvelle génération de son boîtier phare, le Nano Gen5, et adopté le terme de « signer » pour désigner ses portefeuilles matériels, une manière de réaffirmer sa spécialité sur la sécurité des clés. Le produit reste le socle sur lequel repose toute la valorisation.

La marque a aussi étendu son influence bien au-delà de la France, notamment en devenant sponsor d’équipes sportives américaines de premier plan. Cette visibilité outre-Atlantique n’a rien d’anodin : elle prépare le terrain d’un acteur qui veut compter aux yeux du public et des investisseurs américains, à la manière d’autres figures de l’entrepreneuriat français qui capitalisent sur leur notoriété.

Une consécration reportée, pas abandonnée

Le gel de l’introduction en Bourse ne referme pas la porte, il la laisse entrebâillée. Une levée de fonds pourrait très bien prendre une autre forme qu’une cotation, et rien n’interdit un retour du projet dès que les conditions s’amélioreront. La vraie inconnue tient à la manière dont seront alors rebattues les cartes de la gouvernance au sein de la licorne.

Pour Pascal Gauthier, l’enjeu dépasse la simple question du bon moment. Il s’agit de prouver qu’une entreprise née en France peut se financer aux standards américains sans perdre son ancrage, un équilibre que peu de dirigeants européens ont su tenir jusqu’au bout. Les prochains trimestres diront si la patience d’aujourd’hui préparait la percée de demain.


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