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Rares sont les patrons de la tech capables de faire trembler à la fois Wall Street, Bruxelles et Washington en une seule semaine. À 41 ans, Sam Altman occupe cette place singulière : cofondateur et directeur général d’OpenAI, la société qui a lancé ChatGPT fin 2022, il est devenu le visage mondial de l’intelligence artificielle générative. Fin juillet 2026, on le retrouvait à courtiser l’administration américaine tout en proposant, dans une tribune remarquée, une gouvernance mondiale de l’IA.
Derrière la figure médiatique se cache un stratège méthodique, qui lève des sommes vertigineuses et multiplie les paris industriels pour garder OpenAI en tête d’une course de plus en plus disputée. Sa trajectoire éclaire une question qui dépasse largement la Silicon Valley et concerne directement les entreprises européennes : jusqu’où un seul homme peut-il façonner l’infrastructure de l’IA dont dépendra bientôt une part de l’économie ?
D’une application de géolocalisation à la tête de la révolution IA
L’histoire commence loin des modèles de langage. En 2005, à tout juste 19 ans, Sam Altman abandonne Stanford pour fonder Loopt, une application de géolocalisation sociale revendue près de 43 millions de dollars en 2012. L’épisode lui ouvre les portes de Y Combinator, le célèbre accélérateur de start-up, dont il prend la présidence de 2014 à 2019.
C’est en 2015 qu’il cofonde OpenAI, aux côtés notamment d’Elon Musk et de Greg Brockman, sous la forme d’un laboratoire à but non lucratif. Le lancement de ChatGPT, fin 2022, change tout : l’outil devient l’application grand public à la croissance la plus rapide de l’histoire. En novembre 2023, un coup de théâtre manque de tout emporter, lorsque le conseil d’administration l’écarte brutalement avant de le réintégrer en quelques jours, sous la pression des salariés et des investisseurs.
Cette crise éclair a paradoxalement renforcé son emprise sur la société, dont il a depuis remodelé la gouvernance. Elle a aussi révélé la dépendance de tout un écosystème à un seul dirigeant, un point qui nourrit encore les interrogations sur la solidité du modèle.
Un empire qui déborde largement ChatGPT
Réduire Sam Altman à OpenAI serait une erreur d’analyse. L’homme a bâti, en parallèle, un réseau d’investissements qui dessine une vision très personnelle du futur, de l’énergie à la biologie. Ses paris se concentrent sur les technologies capables de soutenir, ou de prolonger, l’ère de l’intelligence artificielle.
- Worldcoin, rebaptisé World, un projet d’identité numérique reposant sur le scan de l’iris ;
- Helion Energy, une entreprise de fusion nucléaire dont il est l’un des principaux soutiens ;
- Oklo, spécialisée dans les petits réacteurs à fission, introduite en Bourse aux États-Unis ;
- Retro Biosciences, qui travaille sur l’allongement de la durée de vie en bonne santé ;
- Stargate, le programme géant de centres de données lancé avec SoftBank et Oracle pour alimenter OpenAI en puissance de calcul.
Ce portefeuille raconte une conviction assumée : l’IA de pointe consommera des quantités massives d’énergie et de calcul, et celui qui contrôlera ces ressources tiendra un avantage décisif sur ses rivaux. La cohérence de l’ensemble frappe autant qu’elle inquiète les partisans d’une régulation.
Une concurrence qui se resserre dangereusement
La position d’OpenAI n’a pourtant jamais semblé aussi contestée. Selon les données citées par la presse économique au printemps 2026, Anthropic a dépassé OpenAI sur les abonnements aux entreprises dès le mois de mai, tandis que les visites mensuelles de ChatGPT passaient, pour la première fois, sous la moitié du marché de l’IA générative.
Les chiffres d’affaires disent la même tension. OpenAI se projette sur 25 à 33 milliards de dollars de revenus annualisés, quand Anthropic vise 47 milliards et une rentabilité dès 2029, un an avant son rival. Google, avec Gemini, avance de son côté sans compter, fort de son infrastructure. Pour les entreprises européennes, cette rivalité rappelle l’intérêt de disposer d’une alternative européenne aux géants de l’IA, à l’heure où le choix d’un fournisseur engage durablement.
Face à cette pression, la réponse d’Altman ne se limite pas aux modèles. Elle passe par une bataille industrielle sur le calcul et le matériel, seul terrain où se joue vraiment l’avenir du secteur.
Les paris de Sam Altman pour ne pas décrocher
Le premier chantier est celui des puces. En juin 2026, OpenAI a dévoilé Jalapeño, sa première puce maison conçue avec Broadcom, destinée à traiter les requêtes des utilisateurs et à réduire sa dépendance à Nvidia. L’entreprise vise une capacité de calcul de dix gigawatts à l’horizon 2029, un ordre de grandeur qui donne le vertige.
Le deuxième front est le matériel grand public. Avec le designer Jony Ive, ancien créateur de l’iPhone, Altman prépare un appareil d’un genre nouveau, dont la sortie a été repoussée à 2027 sur fond de plainte retentissante déposée par Apple pour vol présumé de secrets industriels. Les rumeurs évoquent une enceinte connectée portable dotée d’une forme de présence, pensée pour dialoguer avec l’utilisateur de façon quasi naturelle.
Le troisième front est politique. En proposant un cadre mondial de gouvernance de l’IA, Altman cherche à occuper le terrain avant les régulateurs, quitte à s’attirer le reproche de vouloir écrire lui-même les règles du jeu.
Un forum international, piloté par les États-Unis, qui fixe des normes acceptées par tous, fournit une analyse experte et impartiale des capacités et des risques, et rend la technologie accessible aux nations et aux entreprises qui participent et respectent les règles.
Sam Altman, PDG d’OpenAI, dans une tribune au Financial Times consacrée à la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, en juillet 2026
Cette proposition, qui cite en modèle l’aviation civile ou l’Agence internationale de l’énergie atomique, avance en parallèle d’un rapprochement assumé avec Washington. OpenAI aurait même envisagé de proposer une participation à l’État fédéral américain, signe que la frontière entre entreprise et puissance publique se brouille à mesure que l’IA devient stratégique.
Ce que Sam Altman pourrait tenter ensuite
Les prochains mois s’annoncent décisifs. Entre le lancement attendu de son appareil, la montée en puissance de ses puces et la course effrénée aux centres de données, Sam Altman joue une partie où chaque retard peut coûter des années d’avance. La question d’une éventuelle cotation d’OpenAI, longtemps repoussée, reviendra tôt ou tard sur la table.
Son rapprochement avec le pouvoir américain pose une autre question, plus dérangeante pour l’Europe. Si les normes mondiales de l’IA se dessinent à Washington, sous l’influence d’acteurs comme OpenAI, le continent risque de subir des règles qu’il n’aura pas contribué à écrire. C’est précisément là que se joue l’utilité d’une conformité au règlement européen pensée comme un atout, et non comme un simple fardeau.
Reste l’essentiel : la capacité d’Altman à transformer des annonces spectaculaires en résultats durables, là où d’autres, comme les tenants d’un pari sur l’après-ChatGPT, misent déjà sur une autre approche. Les dirigeants européens qui bâtissent aujourd’hui leur stratégie d’intelligence artificielle ont tout intérêt à observer de près ses prochains coups, car ils dessineront en partie le terrain sur lequel il leur faudra avancer.

