Déclaration de soupçon : le rapport Tracfin 2025 désigne les professions qui ne déclarent pas

Tracfin a reçu 278 484 déclarations de soupçon en 2025, un tiers de plus qu'un an plus tôt, mais l'effort reste très inégalement réparti entre les professions assujetties. Le rapport publié le 8 septembre indique où la vigilance des superviseurs va désormais se porter.

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Chaque année, des dizaines de milliers de professionnels français transmettent à Bercy des signalements que personne ne voit passer. Tracfin, la cellule de renseignement financier du ministère de l’Économie, collecte ces déclarations de soupçon, les recoupe et les transmet à la justice, à l’Urssaf ou à l’administration fiscale lorsqu’elles tiennent. Le service a reçu 278 484 déclarations en 2025, un volume inédit détaillé dans son rapport d’activité et d’impact publié le 8 septembre 2026.

Cette obligation déclarative n’a rien d’optionnel pour les entreprises qui y sont soumises. Elle repose sur le code monétaire et financier, s’applique aussi bien aux banques qu’aux notaires, aux agents immobiliers ou aux prestataires de services sur crypto-actifs, et s’accompagne d’un contrôle exercé par l’autorité de supervision de chaque profession. La hausse de 32 % enregistrée en 2025 recouvre des écarts considérables d’un métier à l’autre. Où se situe le vôtre, et que vous coûterait un dispositif resté sur l’étagère ?

Une collecte record, portée par les banques

Le volume 2025 s’explique d’abord par le secteur financier, qui concentre 93 % des signalements avec 258 470 déclarations, en progression de 31 %. Les banques et établissements de crédit ont accéléré de 45 % sur un an, soit près de 50 000 déclarations supplémentaires à elles seules, d’après le rapport de Tracfin.

Les prestataires de services sur crypto-actifs suivent le même mouvement, avec 4 850 déclarations transmises et une hausse de 58 %. Le service relève dans le même temps que ses droits de communication auprès de ces acteurs ont bondi de 183 %, signe d’une relation de travail qui se structure. Le volume ne suffit plus à faire la qualité, et c’est le point d’attention désormais affiché par la cellule, qui réclame des signalements directement exploitables dans ses investigations.

La force de Tracfin tient à une capacité singulière : relier des opérations financières dispersées pour faire apparaître les réseaux, les bénéficiaires réels et les stratégies qui se dissimulent derrière elles.

Roland Lescure, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, communiqué de presse du 8 septembre 2026 présentant le rapport d’activité et d’impact 2025 de Tracfin

Cette exigence a une traduction concrète pour le déclarant. Une déclaration mal étayée mobilise du temps sans produire de suite, et elle laisse une trace dans le dialogue avec le superviseur. L’effort attendu porte sur le contenu, pas sur le compteur. La répartition des signalements entre professions montre d’ailleurs que ce compteur reste, lui, très déséquilibré.

Qui doit déclarer, et sur quel critère

Le périmètre des professions assujetties est fixé par le code monétaire et financier, et il dépasse largement le secteur bancaire. Les catégories suivantes sont soumises à la vigilance et à la déclaration de soupçon :

  • les banques, établissements de crédit et de paiement, assureurs et intermédiaires financiers ;
  • les prestataires de services sur crypto-actifs, entrés dans le champ avec l’encadrement européen du secteur ;
  • les professions du chiffre et du droit, dont les experts-comptables, les commissaires aux comptes et les notaires ;
  • les agents immobiliers, les opérateurs de vente volontaire de meubles aux enchères et les marchands d’articles de valeur ;
  • les opérateurs de jeux et de paris ainsi que les agents sportifs, assujettis depuis 2010.

Aucun montant ne déclenche mécaniquement la démarche. C’est le soupçon qui commande la déclaration, dès lors que les sommes en jeu paraissent provenir d’une infraction punie de plus d’un an d’emprisonnement ou concourir au financement du terrorisme. L’entreprise assujettie doit désigner un déclarant et un correspondant, tenir une classification des risques et former ses équipes.

Ces obligations d’organisation sont précisément ce qu’un contrôle examine en premier, avant même de compter les déclarations transmises. Le rapport 2025 permet justement de situer chaque profession par rapport à ses voisines.

Les professions qui progressent, et celle qui n’a jamais déclaré

Le secteur non financier ne pèse que 7 % du flux, avec 20 014 déclarations, mais il accélère nettement, de 38 % en 2025 après 26 % en 2024. Le détail par métier dessine une carte très contrastée de l’effort déclaratif.

ProfessionÉvolution des déclarations en 2025
Banques et établissements de crédit+45 %
Prestataires de services sur crypto-actifs+58 %
Notaires+64 %
Opérateurs de vente volontaire+64 %
Opérateurs de jeu+38 %
Greffes des tribunaux de commerce+23 %
Agents sportifsAucune déclaration

La dernière ligne est celle qui retient l’attention. Les agents sportifs sont assujettis depuis 2010 et n’avaient toujours transmis aucune déclaration de soupçon en 2025, malgré des actions de sensibilisation menées avec la direction générale du Trésor. Un dispositif qui n’a jamais servi en quinze ans se remarque.

Les notaires et les opérateurs de vente volontaire, à l’inverse, affichent tous deux une progression de 64 %. Ce genre d’écart oriente naturellement les priorités des superviseurs, qui disposent avec ce rapport d’une photographie publique du niveau d’engagement de chaque profession.

Urssaf et fisc, ce que Tracfin déclenche en aval

Un signalement ne s’arrête pas à Bercy. En 2025, le service a réalisé 740 transmissions portant sur des présomptions de fraude aux finances publiques, concernant près de 3 400 personnes physiques et morales. Les enjeux financiers associés atteignent 3,2 milliards d’euros, et les transmissions sur ce volet ont progressé de 17 % en un an.

Le chiffre le plus parlant pour un employeur concerne le recouvrement social. Selon le rapport, 30 % des contrôles de l’Urssaf pour travail dissimulé partent d’une information de Tracfin, et ces contrôles ont produit 470 millions d’euros de redressements en 2025, contre 266 millions un an plus tôt. Le montant a presque doublé en douze mois, dans un cadre déjà durci par les obligations récentes des donneurs d’ordre.

Côté fiscal, la direction générale des Finances publiques a notifié 91,6 millions d’euros de droits sur la base des dossiers transmis par le service, en hausse de 7 %. La même administration a connu cet été un incident de sécurité dont les entreprises ont mesuré la portée, puisque la brèche de sécurité de l’été avait exposé des données de SIREN et de cadastre.

Pour un dirigeant, la leçon opérationnelle tient en une phrase. Le renseignement financier alimente désormais des chaînes de contrôle très différentes les unes des autres, et l’origine d’un contrôle Urssaf ou fiscal n’est plus nécessairement un ratio anormal dans une déclaration.

Sociétés éphémères et crypto-actifs, les deux fronts de 2025

Le dispositif dit « circuit court » a permis la saisie de 40 millions d’euros d’avoirs criminels sur l’année, en hausse de 40 %. Il vise en particulier les sociétés éphémères, ces coquilles créées pour porter quelques opérations avant de disparaître. Plus de 8 000 sociétés ont été signalées aux greffes des tribunaux de commerce, et 80 % d’entre elles ont été radiées.

Tracfin a par ailleurs fait usage pour la première fois de son droit d’opposition pour saisir des fonds en crypto-actifs, alors que les transmissions impliquant ce vecteur ont doublé en un an. Les notes adressées à la justice sur le blanchiment ont bondi de 33 %, et l’ensemble des transmissions aux autorités judiciaires et administratives a progressé de 15 %. Une entreprise qui contracte avec une société de création récente a désormais de bonnes raisons de vérifier son antériorité.

Le prix d’un dispositif qui n’a jamais servi

Un rapport annuel de renseignement financier se lit rarement comme un document d’entreprise. Celui-ci en est pourtant un, parce qu’il rend public, profession par profession, le niveau réel d’engagement des assujettis. Une case restée vide depuis quinze ans devient un argument entre les mains d’un superviseur qui prépare son programme de contrôle.

La question posée aux dirigeants concernés n’est donc pas de savoir s’il faut déclarer davantage, mais si le dispositif interne tient debout : un déclarant identifié, une classification des risques à jour, des équipes capables de reconnaître une opération atypique. Ces trois éléments se vérifient en quelques heures, et ils relèvent du même arbitrage de direction que la mise en conformité cyber.

Le rapport 2025 déplace le curseur du volume vers la qualité, et cette bascule profite à ceux qui ont documenté leur démarche. La prochaine édition dira quelles professions ont bougé, ce qui laisse une année pour combler l’écart avant que la comparaison ne redevienne publique.


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