Voir les titres Ne plus voir les titres
Discret au point d’en être insaisissable, il possède pourtant des pans entiers de l’économie européenne. Daniel Kretinsky, 47 ans, avance ses pions du courrier britannique à la distribution allemande, de l’énergie tchèque aux médias français. La presse anglo-saxonne l’a surnommé le Sphinx tchèque, tant l’homme parle peu et laisse deviner ses intentions.
Un investisseur de cette envergure ne se résume ni à un secteur ni à un pays. Ancien juriste d’affaires devenu bâtisseur d’un empire énergétique, il s’est imposé comme l’un des acheteurs les plus actifs du continent, avec une fortune estimée à environ 9,4 milliards de dollars par Forbes. Que cherche vraiment cet homme qui rachète méthodiquement les actifs dont les autres ne veulent plus ?
Du droit des affaires à l’empire de l’énergie
Le parcours commence loin des projecteurs. Né à Brno, en République tchèque, Kretinsky débute comme avocat d’affaires avant de bifurquer vers l’énergie au début des années 2000. Il bâtit alors l’un des plus grands groupes énergétiques d’Europe, Energetický a Průmyslový Holding, adossé à des centrales, des mines et des réseaux gaziers répartis dans plusieurs pays d’Europe centrale.
Cette base industrielle lui donne la surface financière nécessaire pour se diversifier. Là où beaucoup de fortunes se concentrent sur un seul métier, la sienne se construit sur la conviction que les actifs mal-aimés recèlent de la valeur. L’énergie reste son socle, mais elle devient le tremplin d’une expansion tous azimuts, à l’image des marchés européens de l’énergie qu’il connaît de l’intérieur.
Une méthode qui vise les actifs que les autres évitent
Derrière la boulimie apparente, une méthode se dessine, répétée d’un dossier à l’autre. Kretinsky cible des entreprises décotées ou en difficulté, y injecte du capital et de la dette, puis mise sur le temps long pour en extraire de la valeur. Quatre traits reviennent d’une opération à l’autre :
- viser des actifs mal-aimés, souvent boudés par les fonds classiques ;
- combiner capitaux propres et effet de levier pour financer des prises de contrôle massives ;
- rester discret, éviter les entretiens et laisser agir ses structures d’investissement ;
- sortir peu à peu de l’énergie vers la distribution, la logistique et les médias.
Cette recette a un revers, que ses détracteurs ne manquent pas de souligner. Le recours massif à la dette et la promesse de rentabilité future nourrissent la crainte de restructurations douloureuses pour les salariés des sociétés rachetées, dont plusieurs opèrent dans des services publics sensibles.
Un pied durable dans l’économie française
La France occupe une place à part sur sa carte. Kretinsky y est devenu un actionnaire de poids de Fnac-Darty, au conseil duquel il siège, et a participé au sauvetage financier du distributeur Casino, en pleine tourmente. Sa présence s’étend à des positions industrielles et à des participations disséminées dans plusieurs secteurs de l’économie hexagonale.
Au-delà de la distribution, il a étendu son influence dans les médias et l’édition, un terrain particulièrement sensible où la propriété d’un investisseur étranger suscite toujours des interrogations. Cette implantation capillaire, du commerce à la presse, fait de lui l’un des acteurs étrangers les plus présents dans le capitalisme français, bien au-delà d’un simple placement financier.
Le dossier le plus scruté reste sa tentative sur Atos. En s’associant à un fonds britannique, il a proposé d’effacer plus de 90 % des 4,8 milliards d’euros de dette du groupe informatique, un fleuron jugé stratégique pour la souveraineté nationale. La perspective de voir un actif aussi sensible passer sous pavillon étranger a nourri un vif débat public.
Royal Mail, la prise qui cristallise les critiques
Aucune opération n’aura autant exposé Kretinsky que le rachat de Royal Mail. Via son véhicule EP Group, il a pris le contrôle de la maison mère du courrier britannique pour 3,6 milliards de livres, faisant passer pour la première fois en cinq siècles ce service historique sous propriété étrangère. En contrepartie, l’État a obtenu une action spécifique et le maintien du service universel.
Devenu président du groupe, il a dû s’expliquer en mars 2026 devant une commission du Parlement britannique, alors que des millions de lettres arrivaient en retard. Loin de la contrition attendue, il a défendu sa gestion sans céder de terrain, quitte à s’attirer les foudres des élus.
Ce qui me motive, c’est le défi, pas le profit.
Daniel Kretinsky, devant la commission du commerce du Parlement britannique, le 24 mars 2026
La formule résume le personnage, à la fois joueur d’échecs industriel et cible commode pour ceux qui redoutent la financiarisation des services publics. Entre conquête et controverse, sa méthode ne laisse personne indifférent.
Ce que les rumeurs prêtent au Sphinx tchèque
Impossible de suivre Kretinsky sans dresser une carte de ses positions, tant elles s’étendent. Le tableau ci-dessous donne un aperçu de quelques-unes de ses prises les plus visibles à travers le continent :
| Actif | Secteur | Pays |
|---|---|---|
| Royal Mail | Courrier et colis | Royaume-Uni |
| Metro | Distribution de gros | Allemagne |
| PostNL | Courrier | Pays-Bas |
| Fnac-Darty | Distribution | France |
| Foot Locker | Distribution | États-Unis |
À partir de cette base, les spéculations vont bon train. Les observateurs guettent l’issue du dossier Atos, un éventuel rapprochement de ses actifs postaux européens et ses paris sur une distribution en quête de rebond. Chaque nouvelle participation alimente les hypothèses sur sa prochaine cible, et rares sont les dossiers en difficulté sur lesquels son nom ne finit pas par circuler.
Jusqu’où ira la conquête
La trajectoire de Kretinsky pose une question qui dépasse sa personne. À mesure qu’un investisseur privé concentre des services essentiels, du courrier à la distribution en passant par l’énergie, dans plusieurs pays à la fois, la souveraineté économique devient un sujet politique autant qu’entrepreneurial.
Reste à savoir si le Sphinx confirmera sa réputation de bâtisseur patient ou s’il cédera un jour ses actifs au plus offrant, une fois leur valeur restaurée. Le prochain coup se prépare déjà, loin des regards, tandis que l’Europe le regarde avancer entre fascination pour son flair et inquiétude sur ses intentions, comme elle observe un autre bâtisseur d’empire à la française ou d’autres grandes figures du capitalisme européen.

