Informatique quantique : la Cour des comptes alerte sur le rachat des pépites françaises

La Cour des comptes rend son premier bilan du soutien public à l'informatique quantique, cinq ans après le lancement de la stratégie nationale. Derrière un satisfecit budgétaire, elle pointe une vulnérabilité que les industriels connaissent déjà.

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Un ordinateur quantique n’est pas un ordinateur plus rapide : c’est une machine qui exploite le comportement de la matière à l’échelle atomique pour traiter des problèmes hors de portée des supercalculateurs classiques. La France en a fait une priorité budgétaire dès 2021, avec une stratégie nationale dotée de 1,8 milliard d’euros sur cinq ans, dont 1,5 milliard de fonds publics. Cinq ans plus tard, l’heure des comptes est arrivée.

La Cour des comptes a rendu public, lundi 20 juillet, son premier bilan de ce soutien. Le verdict financier est favorable, mais il s’accompagne d’un avertissement qui dépasse le périmètre de la filière : les entreprises françaises capables de construire ces machines sont devenues des cibles d’acquisition pour des acteurs bien mieux capitalisés. Que reste-t-il d’une stratégie de souveraineté quand les champions qu’elle a fait naître peuvent changer de pavillon ?

Cinq ans de stratégie nationale passés au crible

La stratégie nationale quantique lancée en 2021 a mobilisé 1,8 milliard d’euros sur la période 2021-2025, dont 1,5 milliard issu de l’argent public, pour l’essentiel du plan France 2030. L’informatique quantique proprement dite, c’est-à-dire les machines et non les capteurs ou les communications, en a capté la plus grosse part : 86 % des crédits, soit 597 millions d’euros engagés au 31 décembre 2025. La Cour valide la dépense et salue une gouvernance centralisée qui a permis de fédérer des financements auparavant dispersés.

Côté formation, le programme QuanTEdu-France a fait naître 37 masters, dont 13 spécifiquement dédiés au quantique, pour près de 1 100 étudiants engagés dans ces cursus. Côté recherche, le programme et équipement prioritaire de recherche a organisé la coopération entre le CNRS, le CEA, l’Inria, les laboratoires et les industriels. De cet attelage est sorti un tissu d’entreprises jeunes, adossées à des résultats scientifiques solides et créatrices d’emplois qualifiés.

Le satisfecit s’arrête là. Selon la Cour, ce plan a bien conforté les atouts scientifiques du pays et fait émerger un écosystème industriel prometteur, mais il n’est plus adapté à l’accélération de la concurrence internationale ni aux besoins de passage à l’échelle. Le décalage se lit d’abord dans la situation des entreprises que la stratégie a fait grandir.

Les cinq constructeurs français placés sous surveillance

Le rapport identifie nommément cinq jeunes entreprises françaises qui construisent réellement des ordinateurs quantiques et participent au programme militaire PROQCIMA, piloté par la direction générale de l’armement. Ce sont elles que la Cour juge exposées à un risque de rachat par des groupes étrangers.

  • Pasqal, spécialiste des atomes neutres, la plus avancée du groupe sur le terrain financier ;
  • Alice & Bob, positionnée sur les qubits de chat et la correction d’erreurs ;
  • Quobly, qui mise sur des qubits en silicium compatibles avec les chaînes de production existantes ;
  • Quandela, engagée sur la voie photonique ;
  • C12, qui travaille sur des qubits à base de nanotubes de carbone.

Ces sociétés partagent un profil commun : une science de premier plan, des effectifs limités et un accès aux capitaux sans commune mesure avec leurs concurrentes américaines. Pasqal a certes ouvert une voie avec son passage par une cotation sur le marché américain, mais l’exception confirme la règle que pointe la Cour. Le secteur entre dans une phase de concentration où les mieux financés rachètent les autres, et l’histoire récente en fournit déjà une illustration.

Le rachat d’Oxford Ionics comme scénario repoussoir

En 2025, Oxford Ionics, pépite issue de l’université d’Oxford et spécialisée dans les ordinateurs à ions piégés, est passée sous le contrôle de l’américain IonQ pour 1,075 milliard de dollars, majoritairement payés en actions. Londres n’a autorisé l’opération qu’à la condition de maintenir au Royaume-Uni les activités et les compétences jugées stratégiques. La France, elle, ne dispose d’aucun garde-fou équivalent taillé pour ce secteur.

Face aux États-Unis et à la Chine, qui disposent de capacités d’investissement sans commune mesure, la position française dans la course à l’ordinateur quantique demeure fragile

Cour des comptes, rapport sur le soutien public à l’informatique quantique, rendu public le 20 juillet 2026

La faiblesse des marchés de capitaux européens se mesure à un chiffre que le rapport met en avant : sur les onze entreprises d’informatique quantique cotées en bourse dans le monde, aucune n’est européenne. Les tours de table se bouclent donc auprès d’investisseurs publics, de fonds spécialisés et, de plus en plus, d’acteurs industriels étrangers qui prennent date.

Cette asymétrie de financement produit un effet mécanique pour les dirigeants concernés : chaque levée devient un arbitrage entre dilution et perte de contrôle, ou un ralentissement assumé du développement. La taille du marché visé explique pourtant pourquoi personne ne veut lâcher.

Un marché encore étroit, promis à une croissance à deux chiffres

Le marché mondial de l’informatique quantique pesait environ 1,1 milliard d’euros début 2025. Les projections retenues par la Cour le situent entre 8,7 et 13 milliards d’euros à l’horizon 2035, soit une croissance annuelle susceptible de dépasser 25 % sur dix ans. Les applications visées vont de la conception de médicaments et de matériaux à l’optimisation logistique et industrielle, en passant par la cryptographie.

Le seuil à partir duquel une machine quantique dépasserait l’informatique classique est estimé à une centaine de qubits, quand les objectifs industriels visent plutôt 2 000 qubits, pour une maturité située entre 2030 et 2035. Les fabricants restent d’ici là fortement dépendants des financements publics, faute de marché privé suffisamment développé. La France accuse un léger retard sur les logiciels, tandis que les composants et briques transverses constituent déjà un marché rentable, dans la lignée de ce que montre la remontée en gamme des semi-conducteurs européens.

Les leviers que la Cour veut voir activés

Habituellement peu encline à recommander la dépense, l’institution de la rue Cambon appelle cette fois l’État à inscrire son soutien dans une trajectoire durable, révisée régulièrement. Six préconisations structurent le rapport et dessinent la feuille de route attendue des pouvoirs publics.

  • mobiliser davantage de capitaux privés, français et européens, pour prendre le relais de l’argent public ;
  • rééquilibrer le mix de financement en augmentant la part des avances remboursables face aux subventions ;
  • muscler la commande publique, en particulier à travers le programme PROQCIMA ;
  • améliorer le suivi consolidé des financements dispersés entre État, régions, fiscalité et fonds européens ;
  • renforcer dès la rentrée 2027 les formations sur les briques logicielles critiques ;
  • construire d’ici 2028 des partenariats européens ciblés, fondés sur des spécialisations complémentaires.

Ces recommandations partagent une logique commune : substituer progressivement le capital privé au guichet public sans couper le robinet trop tôt. Le calendrier annoncé situe la bascule sur les trois prochains exercices.

L’échéance de 2028 et le pari des alliances européennes

L’enveloppe supplémentaire d’un milliard d’euros pour l’ensemble des technologies quantiques d’ici 2030, annoncée fin mai 2026 par Emmanuel Macron, reste inférieure à l’investissement consenti sur la période précédente, et sa répartition précise n’est pas arrêtée. S’y ajoute une incertitude sur le financement des formations universitaires à partir de la rentrée 2028, qui fragilise la capacité à ajuster l’offre dans la durée.

Le raisonnement de la Cour revient à admettre que la France seule n’a pas la taille critique. Elle dispose en revanche des atouts scientifiques et industriels pour devenir un pilier européen du calcul quantique, à condition de choisir ses combats et de convaincre ses voisins de mutualiser plutôt que de disperser leurs efforts. Le même raisonnement irrigue les débats sur le cloud, les composants et les modèles d’intelligence artificielle, comme l’a montré la place prise par la souveraineté numérique dans les discussions de ces derniers mois.

Pour les entreprises utilisatrices, le sujet cessera d’être théorique le jour où un fournisseur de calcul quantique deviendra un maillon de leur chaîne de valeur, en recherche pharmaceutique, en optimisation de flux ou en cryptographie. La question de savoir sous quel pavillon se trouvera alors ce fournisseur se joue dans les arbitrages capitalistiques des trois prochaines années, bien avant que les machines ne tiennent leurs promesses.


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