Rita Barbosa, la fondatrice portugaise qui veut bloquer les arnaques avant que le téléphone ne sonne

Rita Barbosa a fondé Guardian Labs après une arnaque téléphonique subie par sa grand-mère. Son application intercepte les appels frauduleux avant qu'ils ne sonnent, et son modèle économique entend faire payer les banques plutôt que les victimes.

Voir les titres Ne plus voir les titres

La grand-mère de Rita Barbosa a reçu un appel lui expliquant que l’eau de son robinet était contaminée et qu’elle empoisonnait ses petits-enfants. Elle a acheté quatre filtres à eau, environ 1 000 € pièce, pour un matériel qui en valait une vingtaine. Le préjudice financier n’a pas été le plus grave : elle a cessé de décrocher son téléphone, et une part de son autonomie a disparu avec cette décision.

L’escroquerie par téléphone, qu’elle passe par la voix ou par le message, est devenue une industrie organisée qui vise autant les particuliers que les entreprises. Une Portugaise de 25 ans en a fait le point de départ d’une société, Guardian Labs, qui promet d’intercepter la fraude avant même que le combiné ne se mette à sonner. Comment une histoire de famille se transforme-t-elle en outil que des banques et des opérateurs télécoms envisagent d’acheter ?

D’un hackathon allemand à un partenariat avec la police portugaise

Rita Barbosa a présenté un prototype lors d’un hackathon organisé en Allemagne, en février 2026, et l’a remporté. Le projet, baptisé Guardião, est devenu une société en quelques mois. La trajectoire s’est jouée en moins d’un an, avec une équipe réduite à trois personnes, dont le directeur technique, son frère Tiago, déjà passé par la création d’entreprise et la cybersécurité.

Les soutiens obtenus disent beaucoup du contexte portugais. La police de sécurité publique a ouvert ses données de signalements de fraude téléphonique, deux grandes écoles d’ingénieurs du pays se sont associées au projet, l’un des principaux accélérateurs nationaux l’accompagne et le président de la République lui a apporté son appui. Ce faisceau d’appuis institutionnels remplace le capital qui manque à ce stade de la vie d’une jeune société.

La visibilité a suivi. L’application revendique près de 20 000 abonnés sur Instagram depuis février, une progression que la fondatrice attribue moins à sa communication qu’à la nature du problème traité. Chaque interlocuteur a une histoire de proche escroqué à raconter, ce qui règle la question de la pédagogie produit.

Une intelligence artificielle qui tourne sur le téléphone, pas sur un serveur

Guardião s’intercale entre l’appel entrant ou le message et son destinataire. Les modèles s’exécutent localement sur l’appareil, sans transmettre le contenu à un serveur distant. Pour un SMS, l’analyse cherche des indices d’usurpation, des liens de hameçonnage et des schémas de manipulation ; pour un appel, elle repère l’urgence artificielle, la pression émotionnelle ou la demande de codes bancaires. Le téléphone ne sonne pas lorsque la fraude est détectée, et l’utilisateur retrouve dans l’application l’historique des interceptions, le motif du blocage et le niveau de risque attribué.

Ce choix technique répond à une objection immédiate. Confier ses conversations à un serveur tiers pour savoir si elles sont frauduleuses revient à créer un risque pour en écarter un autre. La miniaturisation récente des modèles a rendu ce compromis évitable, et c’est elle qui rend le produit défendable devant les opérateurs comme devant les autorités de protection des données. La fondatrice assume par ailleurs de préférer un faux positif à une fraude qui passe, l’utilisateur gardant accès à tout ce qui a été bloqué.

Ce que dit le baromètre mondial des arnaques

L’ampleur du phénomène explique l’appétit des investisseurs pour ce segment. Selon le Global Scam Intelligence Report 2026 de Bitdefender, publié en juin et fondé sur l’analyse de 1,4 milliard de messages et de près de 150 millions d’appels entrants, les escroqueries en ligne ont coûté 442 milliards de dollars aux consommateurs dans le monde en 2025. Quatre chiffres résument la mécanique.

  • 1 SMS sur 20 présente les caractéristiques d’une campagne frauduleuse, soit 5,16 % du trafic analysé ;
  • 1 appel entrant sur 6 est classé indésirable, soit plus de 23 millions d’appels sur l’échantillon ;
  • les fraudes financières concentrent 36 % des campagnes, devant le divertissement et les fausses notifications de livraison ;
  • 1 personne sur 7 déclare avoir été victime d’une arnaque au cours des douze derniers mois.

Le rapport bouscule au passage l’idée que les seniors seraient les cibles principales : les moins de 35 ans représentent 20 % des victimes visées, contre 9,7 % chez les plus de 55 ans. Les escrocs ont simplement suivi leur audience vers les messageries et les univers de jeu.

L’organisation criminelle se lit jusque dans les horaires, avec une activité qui culmine du mardi au jeudi et chute de 70 à 80 % le dimanche. Un appel malveillant dure en moyenne trois minutes trente-six, et jusqu’à huit minutes pour le hameçonnage vocal, le temps de construire un récit crédible.

Des escroqueries qui changent de visage d’un pays à l’autre

Guardian Labs défend une approche pays par pays, parce que les scénarios diffèrent d’un marché à l’autre. Au Portugal, l’arnaque dite du faux enfant, qui prétend avoir perdu son téléphone et réclame un virement depuis un nouveau numéro, domine les signalements. Une autre campagne usurpe le service national de santé et réclame un paiement de 46 ou 47 €, toujours le même montant. Cette seule escroquerie aurait détourné 2 à 3 millions d’euros l’an dernier, selon la fondatrice.

Le recoupement de plusieurs pays constitue précisément la promesse de la société. Une campagne repérée sur un marché peut être identifiée avant sa propagation vers le suivant, ce qui déplace la lutte du terrain individuel vers celui du renseignement. La logique rejoint celle des dispositifs bancaires européens, à l’image de la vérification du bénéficiaire imposée sur les virements instantanés, qui cherche à bloquer le paiement avant qu’il ne parte.

Un modèle économique qui fait payer les banques, pas les victimes

La société a bouclé un tour de pré-amorçage plus tôt cette année et développe, à côté de l’application grand public, une plateforme de renseignement destinée aux institutions. Banques, opérateurs télécoms et forces de l’ordre y accèdent à la cartographie des campagnes actives. Le signalement des comptes mules constitue le cas d’usage le plus concret, ces comptes pouvant être gelés avant que la victime ne procède au virement.

Les premiers partenariats pilotes internationaux avec des banques et des opérateurs sont en cours de finalisation. Le raisonnement commercial tient en une phrase : ces acteurs supportent déjà le coût de la fraude, par les remboursements, les primes d’assurance et les procédures. Leur vendre la prévention revient à leur vendre une réduction de charge, argument plus solide qu’un abonnement facturé au particulier.

Ce type de protection est vraiment nécessaire. C’est presque de l’ordre d’un droit fondamental. Nous avons déjà tant d’intelligence artificielle qui nous contrôle et nous effraie, qui crée tant de problèmes différents, que devoir payer pour ce genre de protection ne nous paraît pas acceptable. Cela devrait être gratuit.

Rita Barbosa, fondatrice de Guardian Labs, dans un entretien publié par Tech.eu le 14 août 2026

Le positionnement a une conséquence directe sur le produit : l’application reste gratuite pour les particuliers, et les relations avec les autorités publiques prennent la forme de partenariats plutôt que de contrats. Le pari consiste à faire financer la protection par ceux qui paient déjà les dégâts.

Ce que la suite pourrait réserver à Guardian Labs

La fondatrice évoque une intégration possible de la brique de détection dans des plateformes tierces, WhatsApp, Telegram ou Instagram, puisque le modèle tourne déjà sur l’appareil. Cette hypothèse changerait la nature de la société, en la faisant passer d’éditeur d’application à fournisseur de composant, avec les rapports de force que cela suppose face à des groupes qui n’ont pas intérêt à reconnaître l’ampleur de la fraude sur leurs services.

Le sujet devient par ailleurs réglementaire, à mesure que la conformité au règlement européen sur l’IA se précise et que l’encadrement du démarchage téléphonique resserre les usages légitimes du canal. Une équipe de trois personnes qui construit une couche de confiance sur un réseau devenu suspect se retrouve à arbitrer très tôt entre efficacité de détection et vie privée. La façon dont elle tiendra cette ligne dira si le pari est industriel ou militant.


Faites passer le mot en partageant !