Voir les titres Ne plus voir les titres
L’assureur santé Alan, associé à Allianz, a été retenu pour gérer à partir de 2027 la complémentaire santé des 150 000 salariés de la Sécurité sociale. Selon l’AFP, le contrat atteint au maximum 3 milliards d’euros sur six ans, de 2027 à 2032, et il échappe aux trois mutualistes qui le détenaient depuis 2008.
Une complémentaire santé collective rembourse ce que l’assurance maladie ne prend pas en charge, et l’employeur en finance au moins la moitié. Gagner celle du plus gros employeur social du pays, c’est pour une jeune entreprise française entrer dans le cœur d’un marché verrouillé par les acteurs historiques. Que dit cette victoire de la trajectoire d’Alan, et qu’en retenir quand on dirige une entreprise face à des concurrents installés ?
Un marché de 3 milliards d’euros repris aux mutualistes
Le marché, lancé par l’Ucanss le 26 avril 2026, couvre les agents des Urssaf, des caisses d’assurance maladie et des caisses d’allocations familiales. Quatre offres ont été déposées avant la clôture du 17 juin, et le groupement Alan-Allianz est arrivé en tête du classement. Il succède à AG2R La Mondiale, Malakoff Humanis et Aésio, dont le contrat prend fin le 31 décembre 2026.
Le périmètre varie selon les sources : l’Ucanss évoque 360 000 personnes couvertes avec les ayants droit et les anciens agents, quand d’autres décomptes retiennent près de 300 000 personnes protégées. L’écart tient à l’inclusion des retraités, et il ne change pas l’ordre de grandeur du contrat, qui représente environ 300 millions d’euros de cotisations par an.
Le plafond de 3 milliards d’euros dépasse d’ailleurs nettement les quelque 1,8 milliard de cotisations attendues sur les six exercices. Depuis le 1er septembre 2024, l’employeur finance 53,2 % de la cotisation, soit près de 160 millions d’euros par an à la charge des caisses et environ 140 millions prélevés sur les salaires des agents.
Une attribution obtenue au prix d’un bras de fer social
Traditionnellement, ce contrat était attribué par un comité réunissant l’employeur et les syndicats. Pour ce renouvellement, l’Ucanss a choisi un appel d’offres public sur avis des services juridiques de Bercy, contre l’avis des partenaires sociaux. La commission des marchés a refusé de statuer les 10 septembre et 13 octobre, en contestant les conditions d’évaluation.
Par arrêté du 19 octobre, le gouvernement a suspendu ses pouvoirs et nommé une administratrice provisoire, Catherine Bergeal, conseillère d’État honoraire, qui a tranché en faveur d’Alan selon les informations relayées par la dépêche de l’AFP reprise par Maddyness. Les six syndicats critiquent l’absence d’accueil physique, la sous-traitance et l’hébergement des données chez Amazon.
Le choix politique du gouvernement de faire entrer la « start-up nation » jusqu’au sein de la Sécurité sociale.
Cécile Velasquez, représentante de la CGT, auprès de l’AFP, le 28 octobre 2026
L’Ucanss n’a ni confirmé ni infirmé, en indiquant que le marché serait officiellement notifié d’ici quinze jours. La direction d’Alan n’a pas souhaité commenter.
Ce que le contrat pèse dans les comptes d’Alan
Rapporté aux chiffres que l’entreprise publiait lors de sa levée de juin, le contrat de l’Ucanss change d’échelle le portefeuille de l’assureur. Le tableau suivant confronte ces données à celles du marché.
| Indicateur | Alan avant le contrat (juin 2026) | Apport du marché de l’Ucanss |
|---|---|---|
| Personnes couvertes | Plus d’un million de membres | Jusqu’à 360 000 personnes |
| Revenus | 787 millions d’euros de revenu annuel récurrent | Environ 300 millions d’euros de cotisations par an |
| Clients | 37 000 entreprises et organismes publics | Un seul employeur, 150 000 salariés |
| Rentabilité | Atteinte en France en 2025, groupe visé en 2027 | Contrat de six ans, de 2027 à 2032 |
Les cotisations attendues équivalent à près de 38 % du revenu récurrent affiché en juin, partagées avec Allianz dans des proportions non publiées. Ce poids s’ajoute à la levée de 480 millions d’euros bouclée en juin à une valorisation de 5,5 milliards d’euros.
Les incertitudes qui entourent encore le contrat
L’attribution n’est pas encore un chiffre d’affaires acquis, et quatre fragilités restent à lever d’ici janvier :
- la notification officielle du marché, annoncée sous quinze jours par l’Ucanss ;
- un possible recours pour excès de pouvoir des syndicats devant le Conseil d’État, évoqué par Les Échos ;
- une action des assureurs évincés, qui disposent de voies de recours contre l’attribution ;
- la bascule de 150 000 salariés au 1er janvier 2027, dans un climat social tendu.
Pour Alan, la réussite opérationnelle de la migration comptera autant que la victoire juridique. Un démarrage raté devant 150 000 assurés serait la meilleure arme de ses détracteurs.
Ce que la trajectoire enseigne aux dirigeants
La première leçon tient à la commande publique : un acteur fondé en 2015 peut emporter un marché de cette taille à condition de répondre aux critères écrits plutôt qu’aux usages du secteur. Les entreprises qui visent ces contrats ont intérêt à sécuriser leur dossier en amont, en vérifiant notamment les règles d’intégrité que l’achat public impose aux candidats.
La seconde concerne tout employeur : la complémentaire santé collective se remet en concurrence. L’Ucanss finance 53,2 % de la cotisation de ses agents, au-dessus du plancher légal de 50 %, et a jugé utile d’ouvrir le jeu. Une PME dont le contrat n’a pas été comparé depuis plusieurs années peut s’interroger sur le rapport entre garanties, services et prix, d’autant que la hausse du plafond des franchises médicales pèse déjà sur les mutuelles d’entreprise.
L’épreuve de l’exécution à partir de janvier
Alan a bâti sa croissance sur des entreprises clientes de taille moyenne et sur une relation entièrement numérique. Le contrat de l’Ucanss le place face à une population plus âgée, plus syndiquée et attachée à l’accueil physique, avec un partenaire, Allianz, pour porter une partie du risque.
Si la notification tombe comme prévu et que les recours échouent, l’entreprise disposera d’une vitrine sans équivalent pour convaincre d’autres grands employeurs publics. L’objectif de rentabilité du groupe en 2027 se jouera alors moins sur la conquête que sur la qualité de service rendue aux premiers assurés de la Sécu.
Pour AG2R La Mondiale, Malakoff Humanis et Aésio, la perte d’un contrat tenu pendant dix-huit ans rappelle qu’aucune position n’est acquise lorsque l’acheteur change de méthode. Dans la plupart des secteurs, le passage d’une attribution négociée à une mise en concurrence formelle redistribue les cartes au profit de ceux qui ont préparé leur offre pendant que les autres comptaient sur l’habitude.
